Grignoter le vide
par la racine

Avec Kate Tempest

Par Émilien Bernard / Le cri du Gonze

« We are lost / We are lost / We are lost ». Le constat n’a rien de neuf, évidemment. Il est même singulièrement répandu. N’empêche : avec Let Them Eat Chaos, album sorti en 2016, la poète et musicienne anglaise Kate Tempest est parvenue à donner un coup de polish à la grande armée noire des désillusions contemporaines. Consommation jusqu’à l’absurde, intrusion des écrans, gentrification rapace, pollution des imaginaires, etc., le Londres qu’elle dépeint est d’une tristesse sans appel. Et les sept personnages qui habitent ses poèmes scandés s’y démènent en vain, condamnés à l’angoisse. Désespéré, désespérant, mais aussi magnifique d’inspiration et de rage explosive.

« Et ils frissonnent au beau milieu de la nuit / Comptant leurs erreurs moutonnières1. »

4 h 18. Londres. Une rue triste et morne, aux abords de l’aurore. Ils sont sept à ne pas dormir, naufragés de la nuit aux blazes chelou : Gemma, Esther, Peter, Pious, Alesha, Bradley et Zoé. S’ils ne se connaissent pas, ils souffrent de maux similaires, clignant tristement des yeux dans les ténèbres londoniennes, accablés de cernes et d’angoisses.

Ces sept personnes engluées dans l’insomnie forment la colonne vertébrale de Let Them Eat Chaos2, long album-poème de Kate Tempest (2016). Laquelle Tempest agite ces destinées disparates pour mieux sauter à la gorge du présent, toutes dents sorties. La mission de cette sculpteuse de mots britonne portée sur le hip-hop ? Ensevelir l’époque sous des tombereaux de vitupérations. Et ce qu’elle y voit avant tout, c’est un vide énorme, la damnation originelle de la « BoredOfItAll generation3 ».

D’ailleurs, c’est ainsi que commence son réquisitoire.

« Picture a vacuum ».

Représente-toi un vide.

Ce « vide »-là n’est pour commencer que métaphysique, voire astrophysique. C’est celui de l’univers, du silence éternel des espaces infinis qui faisait tant flipper tonton Pascal. Voici donc « les ténèbres immobiles et sans fin4 », où miroite un « petit éclat de lumière dans un coin caché5 ». Yep, nous sommes les fourmis minus perdues dans le grand tout, les atomes dans l’océan, les perdus intersidéraux. Rien de neuf sous les soleils. Lesquels s’effacent rapidement pour laisser place au véritable anti-héros du poème de Miss Tempest. La ville moderne. En l’occurrence : Londres.

Là tout n’est que luxe, vide et avidité.

*

C’est par la vidéo d’un concert donné devant les caméras de la BBC que l’on pénètre le plus facilement dans l’univers de Kate Tempest. Les morceaux qui composent Let Them Eat Chaos prennent véritablement chair dans ce décor minimaliste où elle se livre corps et âme, boule d’énergie rousse suant sous les projecteurs, apparent archétype anglais sautant gaillardement hors de l’ornière des stéréotypes. Avec ses faux airs de ginger-hippie gentille remerciant la BBC pour l’invitation, elle a beau ressembler à l’instructrice d’un fucking cours de yoga visant à la paix intérieure (tendance patchouli-youkaïdi appréhendée), sa prestation ne tarde pas à basculer dans une frontalité tout ce qu’il y a de moins babos. Peace and love ? My ass.

La recette n’est pas nouvelle pourtant. Remember Portishead, Massive Attack, Tricky, Archive, ces émanations trip-hop des années 1990 que plus personne n’écoute vraiment. Ou le grand Linton Kwensi Johnson qui dès les années 1970 clamait sur des beats reggae sa haine du monde tel qu’il tournait – « Inglan is a bitch6 ». Mais Kate Tempest est poète avant d’être musicienne. Et la relative banalité de la musique qui la porte est sauvée par la portée de ses envolées et l’évidente sincérité de ses grincements. La damnation dépeinte, elle la porte en bandoulière – cela s’entend.

Texte ciselé après texte ciselé, Kate Tempest déroule donc le tapis gris à ses personnages pétris d’angoisse, dépeignant un champ de bataille méthodiquement fragmenté en 13 pistes. Pas de quartiers.

*

« Where have you landed ?  », s’interroge-t-elle en préambule.

Où avez-vous atterri ?

Réponse : dans un monde qui a perdu la boule, où se mêlent capitalisme vampire et consommation zombie. Les sept personnages convoqués s’y brisent les ailes, chacun à sa manière.

Pour Gemma, c’est « Kétamine au petit-déjeuner », vie dissolue et choix désastreux : «  J’ai essayé de changer mais je sais que / Si tu es bon pour moi je te laisserai partir / J’ai essayé de combattre cette tendance mais j’en suis sûr / Si tu es mauvais pour moi je ne t’en aimerai que plus7. »

Pour Esther, le cocktail bières/sandwiches n’y changera rien, elle sait « qu’elle ne dormira pas d’un pouce avant que le soleil ne soit levé8. », rapport à ses angoisses sur l’état du monde dit civilisé, définitivement égaré – « We are lost / We are lost / We are lost. »

Pour Bradley, jeune arriviste aux dents longues, c’est la consommation, les fétiches engloutis à la file, en pure perte : «  Il se retourne dans ses draps, oreiller froid, corps chaud / Et il se dit : “C’est vraiment à ça que se résume le fait d’être vivant ? / Le journées passent comme des images sur l’écran / Parfois j’ai l’impression que ma vie est juste le rêve de quelqu’un d’autre / Ce sentiment que je vois le monde derrière des lunettes / Même quand je ris très fort ou tombe sur le cul / J’essaye de nouvelles choses, je tourne des films sur mon téléphone / Et je les regarde quand je suis seul : ça s’est vraiment passé9 ?” »

Quant à Zoe, elle compare le passé au présent, contemple la transformation de la ville qu’elle a aimée, et ça la plonge dans les pires affres : « Les squats dans lesquels on faisait la fête / Sont devenus des apparts trop chers pour nous / Les trous à rats dans lesquels on faisait la fête / Ont tous été restaurés / Je ne me sens plus chez moi / […] Depuis quand ce lieu est un bar à vins ? / Avant c’était la salle de bingo / J’ai arpenté ces rues toute ma vie / Elles me connaissent mieux que personne / Mais désormais elles ont changé / Je ne les sens plus frémir10. »

Réactions plutôt qu’actions, les réponses apportées n’ont aucun effet. Elles entraînent simplement un peu plus loin dans le vide, la dépossession. Et le refrain revient, lancinant : « Nous sommes perdus. Nous sommes perdus. Nous sommes perdus. / Et toujours rien pour stopper la course, pour faire une pause / Pas la moindre trace d’amour dans la chasse au grand dollar / Ici dans ce pays où personne n’en a rien à taper11 »

Cerise sur le désastre, sel sur les plaies, sniffée de speed sur une nuit d’angoisse, l’omniprésence des écrans et des réseaux sociaux, nouvel opium du peuple accélérant la perte de sens : « Ballades sirupeuses et selfies, selfies, selfies / Et me voilà aux portes de mon palais : Moi-même / […] Et pendant ce temps les gens crèvent en troupeaux / Et non, personne ne le remarque / Enfin si, certains s’en rendent compte / Tu peux le voir par les émojis qu’ils postent12 ».

Et cette ironie cinglante, crachat nationaliste surjoué, souligné au Stabilo par la récente actualité : « Et que penser des immigrés ? / Je ne les supporte pas / Généralement je me concentre sur mes propres affaires / Ils ne viennent ici que pour s’enrichir, une vraie plaie / Angleterre ! Angleterre ! Patriotisme ! / Et vous vous demandez pourquoi les mômes veulent mourir pour leur religion13 ? »

Au final, un bon gros tas de désespoir, que ne parviennent plus à masquer les sirènes de la publicité et des écrans narcotiques. Pour seul point final, la tornade à l’horizon qui va tout emporter, les rues gentrifiées, la consommation absurde, les marées noires, les derniers rhinocéros, les statuts Facebook et ces putains de selfies à la con.

« Il y a une grosse tempête en approche14 », prévient Tempest. Cela pourrait être l’occasion d’un changement – pourquoi pas ? Mais tu l’auras noté, l’optimisme n’est pas son fort. Si bien qu’elle n’y voit pas vraiment matière à rédemption15. Nan, simplement un grand nettoyage par le vide, l’occasion de danser une dernière fois sous la pluie avant l’ultime extinction.

Tout ça est fort sombre, bien sûr. Pas grand chose à sauver de cette longue plainte. Hormis ceci, peut-être : cette humanité-là vit mal, mais au moins elle ne dort pas. Dans la nuit, elle se tourne, se retourne, est obsédée par le tic-tac planétaire. On lui dit « Arrête de pleurer / Achète plutôt16 », elle n’en reste pas moins accro aux rêves sombres, boulimique du chaos. Touchante (horripilante ?) victime sanglotant pour un peu d’amour alors que partout pleuvent les hallebardes. C’est exactement ce que grinçait un certain Bertrand Cantat au temps de sa grandeur inspirée, dans un long poème au titre transparent, « Nous n’avons fait que fuir » : « Nous, on aurait voulu qu’on nous parle gentiment, pas qu’on nous mente, hein ?! Juste qu’on nous parle gentiment, pour changer des marteaux, pour changer des enclumes… / Et bien sûr ça recommence, on s’est fait marteler, on s’est fait enclumer ! »

  1. « And they shiver in the middle of the night / Counting their sheepish mistakes  » (Chap. 2, « Lionmouth Door Knocker »). (Le texte original – in Shakespeare’s tongue – de l’album/poème évoqué dans ce texte est à lire ici )
  2. Plus ou moins « Qu’ils bouffent du chaos ». Marie-Antoinette powa (« Ils n’ont plus de pain ? Qu’ils bouffent de la brioche  »).
  3. Fille bâtarde de cette « blank génération » (génération du vide) si bien chantée par Richard Hell en terre punk :
  4. « Picture a vacuum / An endless and unmoving blackness. » (Chap. 1, « Picture a vacuum »).
  5. « That speck of light in the furthest corner. » (Ibid.).
  6. « Tried to change it but I know / If you’re good to me I will let you go / Tried to fight it but I’m sure / If you’re bad to me, I will like you more » (Chap. 3, « Ketamine for breakfast »).
  7. « She knows that she won’t sleep a wink / Before the Sun is on its way » (Chap. 4, « Europe is lost »
  8. « He rolls over, cold pillow, warm body / And he thinks, “Is this really what it means to be alive? / The days go past like pictures on a screen / Sometimes I feel like my life is someone else’s dream / This feeling like I’m lookin’ at the world from behind glass / Even when I’m laughin’ hard, or fallin’ on my arse / I try new things, I shoot films on my phone / And I play them back when I’m alone, did that happen?” » (Chap. 9, « Pictures on a screen »).
  9. « The squats we used to party in / Are flats we can’t afford / The dumps we did our dancing in / Have all been restored / It don’t feel like home no more / Since when was this a winery? / It used to be the bingo / I’ve walked these streets for all my life / They know me like no other / But the streets have changed / I no longer feel them shudder » (Chap. 10, « Perfect coffee »).
  10. « We are lost, we are lost, we are lost / And still nothing, will stop, nothing pauses / No trace of love in the hunt for the bigger buck / Here in the land where nobody gives a fuck » (Chap. 4, « Europe is lost »).
  11. « Saccharine ballads and selfies, and selfies, and selfies / And here’s me outside the palace of ME! / Meanwhile the people were dead in their droves / And, no, nobody noticed; well, some of them noticed / You could tell by the emoji they posted » (Ibid.).
  12. « And about them immigrants? I can’t stand them / Mostly, I mind my own business / They’re only coming over here to get rich, it’s a sickness / England! England! Patriotism! / And you wonder why kids want to die for religion? » (Ibid.).
  13. « There’s a big storm rolling in » (Chap. 7, « Brew »).
  14. Contrairement aux zapatistes familiers de cette métaphore météorologique : « Vous avez entendu ? C’est le bruit de leur monde qui s’effondre, c’est celui du nôtre qui ressurgit », clamaient-ils en 2012. Voir : <lundi.am/Avis-de-tempete-planetaire-Jerome-Baschet>
  15. « Stop crying, start buying » (Chap. 4, « Europe is lost »).

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