Saint-Louis Cemetery La rentrée policière aux USA et en France

25 septembre 2017

Après les talents de la plume, les virtuoses du plomb. Maintenant que la rentrée littéraire a fait long feu, braquons les projecteurs sur une tout autre rentrée, policière celle-ci. À Saint-Louis (25 km de Ferguson – Missouri), l’officier Jason Stockley qui avait tué Anthony Lamar Smith en 2011 vient d’être relaxé par la Justice. Depuis, c’est l’émeute. À Atlanta (Géorgie), c’est Scout Schultz, président.e transgenre de l’organisation LGBT du campus de Georgia Tech qui s’est fait abattre par la police cette semaine. Depuis, c’est l’émeute. Et à Vigneux-sur-Seine (Essonne) le week-end dernier, un jeune homme a perdu un œil après un tir de la BAC. Depuis, c’est…

Une poignée de nuits avant Noël 2011. Saint-Louis, Missouri. Un de ces États aux couleurs désunies. Anthony Lamar Smith, 24 ans, est au volant de sa voiture, suivi par une patrouille banalisée. Les deux officiers à bord soupçonnent le jeune homme noir de traîner sur un parking pour dealer. Ils tirent dans le véhicule d’Anthony, puis le pourchassent. L’enregistrement de service grave les mots de Jason Stockley, policier blanc de 31 ans : « J’vais le tuer ce fils de pute, crois-moi ! » Quand les voitures s’arrêtent à un stop, Stockley ouvre la portière, s’approche de la vitre du poursuivi, et tire cinq balles à bout portant. L’arme supposément retrouvée dans la voiture de la victime ne portera que les traces d’ADN du tireur en uniforme.

Six ans après, le procès de Stockley a donné lieu à sa relaxe et à des émeutes dans toute la ville. Vendredi 15 septembre 2017, une marche a rassemblé une foule immense. En colère. Certaines rues sont désignées par le maire comme Zones de parole libre, là où la rage a le droit de sortir. Revêche, celle-ci emprunte d’autres voies. Hors de ces passages cloutés, des manifestant.es défilent armes au poing, ce qui est légal dans cet État. Dans le cours de l’après-midi, les policiers revêtent leurs tenues anti-émeute. Émeutes advenues avec le crépuscule, en forme de bataille rangée : tirs de gaz lacrymo et coups de tonfas côté bleu, briques et personnes âgées de l’autre.

 

Les rues de Saint-Louis ont crié stop au racisme institutionnel. Au chant de « Si vous tuez nos enfants, nous tuons votre économie », les vitrines de magasins sont brisées, le commissariat central pris d’assaut, et la maison du maire saccagée par un millier de personnes. Dix policiers blessés et beaucoup plus parmi les manifestant.es. Un tel chaos urbain que le groupe U2 a préféré annuler son concert prévu ici le lendemain – ce qui est déjà ça de pris. Les désormais traditionnelles pancartes « Black lives matter » n’ont pas empêché les neuf arrestations de ce soir-là. Rebelote le dimanche 17, avec le commissariat encore pris pour cible, le 18 – cent interpellations –, et jusqu’à samedi 22 et dimanche 23 septembre, qui ont vu des centres-commerciaux ou des hôtels de luxe occupés par les manifestant.es. Une semaine qui a remis en Top of the charts les chants de solidarité devant les barreaux de la prison locale :

 

Depuis 2015, 2664 personnes ont été tuées par des policiers en service aux États-Unis, soit plus de 900 par an. Et en moyenne, c’est une condamnation pour 1000 affaires. En août dernier, cela faisait trois ans exactement que Michael Brown, Africain-Américain de 18 ans, avait été tué par un autre flic blanc. Le drame avait lieu à Ferguson, 25 kilomètres de Saint-Louis, et avait provoqué plusieurs mois d’émeutes, la déclaration d’état d’urgence par le gouverneur et l’intervention de la Garde nationale. Aujourd’hui encore, alors que les agressions racistes se sont multipliées au cours de l’année 2017 dans le Missouri, notamment dans les campus, tout rappelle les heures sombres de l’apartheid. Votée cet été, la loi fédérale 43, ou « Jim Crow Bill », comme l’appellent les représentant.es des communautés africaines-américaines locales, a fait considérablement reculer la reconnaissance de discrimination de race, de sexe ou de religion. Jusqu’ici, il suffisait qu’un de ces éléments contribuent à un différend pour porter plainte ; il faudra désormais prouver que c’est la motivation première du préjudice pour aller en justice. Un terrible retour en arrière selon la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) qui, pour la première fois de son histoire, a rendu public un rapport mettant en garde les personnes non blanches qui voyagent à l’intérieur des frontières états-uniennes. Si vous allez dans le Missouri, ce sera « À vos risques et périls ».

« Pute fière »

Mais la police états-unienne n’en a pas qu’après les Noirs : samedi 16 septembre, c’est Scout Schutlz, étudiant.e transgenre de l’université de Georgia Tech qui a été abattu.e par une balle policière. Titubant et visiblement en état de souffrance psychologique, ce.tte président.e de l’organisation LGBT du campus avançait vers deux officier.es de police, armé.e d’un terrifiant couteau suisse, et désirant en finir avec l’existence. «  Tirez-moi dessus  », furent ses derniers mots. Un vœu qui ne se refuse pas quand on a pour vocation de « servir et protéger ». De quoi mettre le feu au campus : une voiture de police incendiée lors des émeutes qui ont suivi cette exécution sommaire, et cinquante arrestations sur le campus de Georgia Tech.

 

Pour calmer le jeu, Donald Trump a pris position sur les questions de racisme dans le pays de la liberté. Le président a réagi à la mode lancée par Colin Kaepernick, ce quaterback de football US des 49ers, qui s’était agenouillé l’an dernier pendant l’hymne américain pour protester contre les meurtres en série de Noirs par des policiers blancs. Viré de son équipe depuis, le joueur a inspiré de nombreuses stars africaines-américaines de la NFL (National Football League) qui répètent désormais ce geste à chaque match, la violence policière ne cessant pas. De quoi rendre bourrique Donald, qui a déclaré :« Quand quelqu’un manque de respect à notre drapeau, est-ce que vous n’aimeriez pas voir l’un de ces propriétaires de la NFL vous écouter lorsque vous réclamez le renvoi de ce fils de pute ? » Réponse de la mère du footballeur : « Figure-toi que ça fait de moi une pute fière !  » Dimanche 24 septembre, c’est quasiment toute l’équipe des Ravens de Baltimore qui a posé jambe à terre sur les notes du patriotique chant. Et plus de deux cents joueurs sur l’ensemble des matchs de la journée leur ont emboîté le genou. Qui dit mieux ? Deux genoux au sol pour Stevie Wonder au Global Citizens Festival de New York !

French cops

Rassurons-nous, une telle violence n’arrive qu’aux États-Unis, terre de cow-boys kukluxkanés et homophobes. En France, pendant ce temps, l’État s’active hardiment, avec tous ses droits de l’homme sous le bras, pour rendre justice aux familles d’Adama Traoré, de Théo, de Zyed, Bouna et des autres. Et puis, nos policiers, eux, ne tirent que rarement à balles réelles, tout équipés qu’ils sont de lanceurs de boulettes et autres grenadounettes désencerclantes !

Dans la nuit du samedi 16 septembre, c’est à Vigneux-sur-Seine dans l’Essonne que la police française a fait la démonstration de son humanité, en arrachant un œil à un jeune homme de 26 ans. Ce soir-là, les agents de la paix ès-BAC poursuivent un véhicule ayant, selon leur dires, refusé un contrôle. Arrivent dans la cité de la Croix-Blanche, ne se font pas accueillir en héros, reçoivent quelques canettes vides. Ripostent à coups de LBD (lanceur de balles de « défense »), tirent dans le tas et mutilent au hasard.

(Source : www.kelquartier.com)

 

Le blessé ne fait pas l’objet d’une plainte de la part des policiers, « il s’est juste approché pour voir ce qu’il se passait », explique son avocat. Une enquête a été ouverte par le parquet d’Évry et confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN – police des polices). « Il n’a pas du tout été agressif. Il n’a rien lancé non plus. Ce sont les policiers qui ont eu peur et qui ont mal réagi. Maintenant, mon frère sera infirme toute sa vie  », témoigne le frère de la victime pour Le Parisien.

Depuis dimanche 17 septembre, la Croix-Blanche veille au rythme des émeutes : cocktails Molotov, voitures de police caillassées… Hier encore, les habitant.es ont manifesté, scandant « Non aux bavures policières ». La police a réagit avec des tirs de gaz lacrymogène et, droit dans ses bottes, de LBD. Plusieurs vidéos sur le Twitter @BlocusInfos :

 

Depuis 2004, ce sont 39 personnes qui ont été gravement blessé.es par des tirs de Flashball ou de LBD, dont 21 éborgnées ou ayant perdu la vue. Et une mort causée par ces armes « non-létales ». En France, « dans les années 1980, en moyenne cinq personnes par an décédaient au cours d’une opération de police, onze dans les années 1990, douze depuis 2001 ». En tout et pour tout, 126 personnes – majoritairement non blanches – ont été tuées par la police entre 2000 et 2014. Heureusement, pour décider du caractère raciste et injuste de ces morts, et savoir si toutes ces victimes méritent notre soutien ou pas, l’inspecteur François Ruffin enquête d’arrache-pied. Les dossiers de témoignage des proches des victimes sont à déposer dès ce lundi 8 h sur son bureau, à l’Assemblée nationale (Palais Bourbon, 126 rue de l’Université, 75007 Paris).


Pour aller plus loin :

Le bien fichu journal local de Saint-Louis : St. Louis Post Dispatch..

Le très pêchu site anarchiste It’s going down.

Le décompte US des tué.es par la police du Washington Post, avec toutes ses petites options statistiques bien utiles.

Black Lives Matter. Le Renouveau de la révolte noire américaine, par Keeanga-Yamahtta Taylor. Traduction Celia Izoard. Éditions Agone, sept. 2017.

Un article en français sur le bilan des tué.es par la police sur le média libre suisse Renverse.co.

Le rapport de l’ONG ACAT : « L’ordre et la force » sur les violences policières en France, et son complément actualisé.


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