Chants d’Arbres à Défendre L’œuvre exhumée d’Olga Forest

27 mai 2018

Le Cri du gonze

Nom : Forest. Prénom : Olga. Profession : chanteuse hippie oubliée. Hobbies : les fleurs, l’insurrection des arbres, les étreintes sous l’orage. Postérité : nulle. But de ce billet : y remédier.

« Un frisson parcourt les arbres, comme un battoir vert »

Ossip Mandelstam

Qu’il le déplore ou s’en réjouisse, le mélomane contemporain débarque rarement en territoire totalement inconnu. Il est en effet rare de s’enticher d’un ou d’une artiste sans disposer du moindre renseignement sur son compte. Et encore plus de faire chou blanc quand on se met en quête de plus amples informations. En ces temps de rouleau-compresseur Internet, où dénicher le nom de jeune fille de la troisième femme du bassiste des Kinks, ou les préférences de Rihanna en matière de salades au quinoa prend environ 10 secondes, satisfaire sa curiosité concernant le créateur d’un morceau apprécié apparaît comme une démarche tout ce qu’il y a plus naturelle. Le XXIe siècle, baby, est terre d’abondance (overdose ?) culturelle.

De là à en déduire que l’écoute est forcément polluée par ces informations, jamais « gratuite », il y a un fossé qu’il serait aventureux de franchir d’un bond péremptoire. Reste qu’il est parfois plaisant de tomber sur un contre-exemple, quelqu’un échappant à cette dictature du je sais tout de toi en deux clics, quelqu’un qu’on rencontre uniquement par les oreilles. C’est le cas d’une certaine Olga Forest, découverte tout à fait par hasard par votre serviteur, un jour où pour des raisons obscures il tapa « Révolte des arbres » dans son navigateur (chacun ses problèmes).

Si Miss Forest connut a priori un certain succès dans les années 1970 et 1980, au point d’enregistrer plusieurs disques – Je vis, Une petite voix, Miel et Granit, etc. –, elle est quasiment absente de la toile. Il y a bien un blog moche qu’elle alimenta de textes platounets à destination de mioches fureteurs jusqu’en 2010, mais il n’y est rien dit sur elle, hormis sa reconversion dans les contes enfantins. Pour le reste, pas la moindre ligne à se mettre sous la dent. Rien sur Wikipédia, rien ailleurs. Le grand blanc. Date de naissance ? Je ne sais pas. Préférences culinaires ? Inconnues au bataillon. Est-elle encore en vie ? No lo se.

Question musique, on ne trouve d’Olga Forest que quatre morceaux, exclusivement sur le principal diffuseur mondial de vidéos de mignons chatons batifoleurs (et donc de vidéos tout court), lesquels oscillent entre 499 vues pour le top of the charts, « Les Météores », et 190 pour le délaissé « Nous avons fait l’amour » (dont une bonne moitié des visites par ma pomme). Autant dire que dalle. « Anesthésie, oubli », susurrait-elle dans « Je vis », prophétisant sa postérité inexistante.

Je le dis tout de go, mes petits poings rageurs tendus vers le ciel : c’est injuste. Car si la musique d’Olga Forest est incontestablement datée et souffre d’un surplus de patchouli, elle n’en reste pas moins magnétique. Ainsi du susnommé « Nous avons fait l’amour », arrangé par un certain Roger Pouly, par ailleurs compositeur du générique de L’Île aux enfants (eh ouais, gros·se : la classe). Un morceau certes kitscho-babos – « Nus comme aux premiers âges […] / Sous l’orage nous avons fait l’ammmmmooooouuuur » –, mais au demeurant tout à fait honorable. Y rôde d’ailleurs en arrière-fond le fantôme vocal de Barbara (qui aurait abusé du LSD un soir de débauche au Larzac). J’avoue même avoir frissonné en écoutant ces envolées lyriques sur la beauté des étreintes sous l’orage.

Bref, Olga mériterait à l’évidence davantage de considération. Après tout, d’autres ont arpenté des territoires musicaux dégoulinants de sauce seventies sans finir jeté·es aux orties des esgourdes. Mais contrairement à d’autres artistes hippies plus ou moins lysergiques, comme sa quasi-homonyme Marie Laforêt, Brigitte Fontaine époque « Il pleut », ou l’immortelle Grace Slick des Jefferson Airplanes, il ne reste presque rien d’elle, pas la moindre réminiscence traînant aux entournures. L’arbre qui cache la Forest ? Un baobab envahissant.

Ce n’est pas seulement sa biographie qui a disparu, ses œuvres également. Effacée des tablettes « Les météores » et sa nostalgie des années d’étincelles (« Oh je voudrais prendre la fuite / Et retourner en 68  »). Aux oubliettes, « Je vis », « La Rivière est polluée », « L’Or en berne », petites pépites de douceur écolo-chthonienne servies par une voix enfantine. Enterré, surtout, son titre à mes yeux le plus emblématique : « La Révolte des arbres », ode à la forêt vengeresse et à ses pouvoirs rédempteurs.

Celui-là, impossible de le dégotter sur Internet. Et donc de le faire écouter en accompagnement de la présente chronique. Il m’a fallu commander online le 45 tours pour pouvoir le déguster, et me délecter de ses paroles éminemment prophétiques. Les arrangements ont beau s’avérer un peu relou, au point de rendre certains passages un brin hermétiques, le propos tenu s’avère réjouissant à souhait dans sa dimension boute-flammes. Presque écoterroriste – un mix entre le Gang de la clef à molettes et l’Apocalypse selon Saint Jean.

Le morceau commence sur une note pathos : « Dans le bois ce matin on a coupé les arbres / Dans le bois ce matin j’entends pleurer les arbres ». La chanteuse continue en évoquant « les coups répétés » des bûcherons, les « plaintes » des martyrs, avant de poser ce constat : « Un jour il n’y aura plus un arbre debout / et l’horizon sera soudain trop près de nous ». En réaction à ce gris horizon, Miss Forest n’y va pas par quatre chemins, annonçant tout de go le Grand Jugement arboricole : « Les arbres tués sortiront des cimetières […]. Il y aura des forêts en marche et du sang sur nos doigts qui ont porté les haches. […] Les arbres en colère écraseront les cités […]. Ce jour il n’y aura que verdure et quiétude / Et la paix reviendra comme une vieille habitude. »

Vivement.

En attendant ce jour béni, gageons que l’esprit dudit morceau flotte déjà sur un certain bocage nantais et sa Zone que d’aucuns voudraient déforester, tel un envahissant mais balistique nuage de patchouli (un chouïa écœurant, ok, mais toujours mieux que les lacrymos). De quoi donner du cœur à l’ouvrage aux tritons crêtés et à leurs valeureux affidés forestiers. Entre ici, Olga Forest, et nique les bulldozers – comme un battoir vert.

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