Le loup de Moscou Un bestiaire de Vladimir Vyssotski

Chanteur-loup, poète-cheval et gueule d’acteur, Vladimir Vyssotski chante démuselé les silences soviétiques. Vie à vif d’un anticonformiste à guitare, dont la voix rugueuse hurle et arrache la liberté. Portrait animalier de celui qui « trottait autrement ».

NB : sauf mention contraire, toutes les traductions du russe, y compris les paroles de chansons, sont d’Yves Gauthier.

Cet article est issu du troisième numéro de Jef Klak, « Selle de ch’val », traitant des relations entre les humains et les autres animaux, et toujours disponible en librairie.

Automne 2015. Moscou. La librairie BiblioGlobus, rue Miasnitskaïa. Les caissières du rez-de-chaussée ronchonnent, dignes héritières des acariâtres vendeuses soviétiques, mais le magasinier du 1er étage semble danser d’un rayon à l’autre avec son escabeau, émouvant Noureïev à la calvitie plantée de rares touffes blanches. Lui seul semble danser dans ce labyrinthe où le lecteur lambda se perdra, malgré les bornes électroniques censées le renseigner.

– Avez-vous un rayon « Vyssotski » ?

Il s’éponge le front.

– Non. Enfin, si, un peu partout : « Littérature soviétique », « Poésie », « Théâtre », « Biographies », « Nouvelles et récits », « People ». On sait plus où le mettre. (Il sourit.) On pourrait aussi le mettre au rayon « Monde animal ».

Il reprend son escabeau et s’éloigne en sifflotant « La Chansonnette du perroquet pirate » (Vyssotski, 1973).

« Je n’ai jamais été perroquet… »

« Il y a, dans le disque Alice au pays des merveilles, l’histoire d’un perroquet qui raconte comment il en est venu à vivre cette vie-là de navigateur, pirate, etc. Je chante moi-même le perroquet. À ce propos, je tiens à balayer la question qu’on me pose toujours : est-ce que je suis celui que je chante ? Qu’on se le dise, je n’ai jamais été perroquet, ni au propre ni au figuré. D’ailleurs, je suis tout le contraire d’un perroquet 1. »

Un perroquet sans l’être. Au cirque, il y a l’ours et le montreur d’ours. Tout en se défendant de l’un ou l’autre, Vyssotski aura cherché les deux à la fois, par son pouvoir de réincarnation, de mélange des focales et des genres.

Inclassable

Un artiste à la croisée, voilà Vladimir Vyssotski (1938- 1980), chanteur-compositeur russo-soviétique : « Je suis ce que je suis. Un poète, un compositeur, un acteur… Peut-être trouvera-t-on un mot nouveau dans le futur. Mais pour l’instant ce mot n’existe pas 2. » Un peu méchant, le poète russe Evgueni Evtouchenko dira (en 1987) que Vyssotski n’était ni un grand poète, ni un grand compositeur, ni un grand acteur, mais grand dans le mélange des arts. « C’était un grand caractère russe. Il y avait en lui quelque chose qui tenait de Stenka Razine, de Pougatchev, une soif de liberté, une soif inextinguible, quoi qu’on fasse pour lui tordre le cou 3. »

De là, peut-être, l’impossibilité de le comparer pour le présenter au monde ; qu’il soit traduit dans 157 langues ne suffit pas à lui trouver d’équivalent. Pour donner au public (notamment francophone) une idée du bouillant Vyssotski, il faudrait touiller dans un même saladier François Villon, Georges Brassens, Gérard Philippe et Jean Gabin (Voir Annexe en fin de texte).

Au nom du loup

Il y a comme une intimité organique, symbolique, quasi mystique, entre le chanteur et l’animal. En 1967, Serge Reggiani sort un disque avec Les loups sont entrés dans Paris, chanson écrite par Albert Vidalie. Le vinyle atterrit aussitôt à Moscou dans la valise de la traductrice Michèle Kahn, pour tomber dans l’oreille de Vyssotski qui fréquente le foyer moscovite de la Française. « À force de faire tourner ce disque, Volodia [surnom de V. V.] l’a usé jusqu’à la corde 4… », dit celle qui, plus tard, traduira pour lui ses chansons en français.

David Karapétian, ayant partagé la vie de Michèle Kahn, constate finement dans ses mémoires Vladimir Vyssotski entre le verbe et la gloire : « Ce qui intéressait Volodia, c’était moins le texte que le style d’interprétation de Serge Reggiani, cette manière magistrale qu’il avait d’imiter le hurlement du loup. “Les lou-oups… ouououh…” Une fois entré dans le coeur écorché de Vyssotski, ce refrain hurlant l’incita à écrire sa Chasse aux loups [1968], par la grâce de quoi la meute impitoyable des prédateurs se transforma en un peuple d’éternels martyrs aux yeux jaunes. On aurait dit que l’ancien galopin [du quartier populaire moscovite] de la Samotioka était lié à la France par le fil invisible de la fatalité. Longtemps encore ces “loups français” allégoriques obsédèrent son âme avide de tout. Dans le genre mauvais garçon, tel François Villon, il pouvait faire irruption dans le silence tranquille de notre chambre à coucher par un coup de fil intempestif, au beau milieu de la nuit, et alors l’oreille encore ensommeillée de Michèle furibonde entendait tonner “Les lou-oups… ouououh”. »

Dès lors, ces lou-oups ne sortiront plus de sa gorge. Ni de sa réputation : le bestiaire mental des Russes place Vyssotski au chapitre des loups. Dans le seul dessin animé auquel l’acteur ait prêté sa voix, Le Magicien de la ville d’émeraude (1974), c’est précisément un loup qu’il sonorise, personnage inexistant dans le conte original d’Alexandre Volkov et peut-être créé sur mesure par le scénariste Alexandre Koumm. Il faut citer aussi le célébrissime dessin animé soviétique Attends voir ! (Nou Pogodi ! à partir de 1969) – série culte s’il en est – dont le héros est un loup fripon toujours aux trousses d’un lapin plus malin que lui : son créateur Viatcheslav Kotionotchkine (1927-2000) avait évidemment choisi la voix de Vyssotski pour celle dudit polisson, mais « Niet ! » s’était récriée la censure. Le réalisateur se vengera plus tard en plaçant quelques-unes des chansons de l’acteur dans ses films.

Fable tragique d’une tension extrême, et pièce maîtresse du répertoire de Vyssotski, La Chasse aux loups (1968) sonne à la fois transparente et cryptée dans nos oreilles françaises. Pourtant, une seule clé suffit : l’une des méthodes de chasse au loup les plus pratiquées en Russie est celle dite des fanions. Elle consiste à dérouler à hauteur de museau un cordon de fanions rouges espacés d’une trentaine de centimètres les uns des autres autour d’un périmètre où des loups ont été repérés. Des tireurs sont apostés le long du cordon à intervalles réguliers (on laisse entre chacun une portée de fusil). Au centre du périmètre commence une battue. Les loups traqués cherchent à s’échapper, mais danger ! ils s’arrêtent net devant les fanions, non parce qu’ils sont rouges (le loup est daltonien !), mais parce qu’associés à la présence de l’homme et à son odeur. Les tireurs embusqués n’ont plus qu’à décharger leurs basses oeuvres.

Peu de loups parviennent à surmonter le blocage « psychologique » du cordon à fanions rouges… Son franchissement devient pour le poète l’acte transgressif – symboliquement et socialement. Vyssotski se saisit de cette image pour peindre en un chant tragique les rapports qui se jouent entre loup-poète et État-chasseur :

Course éperdue, j’ai les tendons qui craquent,
Aujourd’hui encore comme hier déjà,
Ils m’ont pris à la traque, pris à la traque,
Et rabattu sur des tireurs en joie.
Dans les sapins claquent les canons doubles,
Où les chasseurs se sont dissimulés,
Et roulent les loups sur la neige, roulent,
À des cibles vivantes assimilés.

C’est la chasse aux loups qui fait rage,
c’est la chasse aux loups !
Aux gros pères à poil gris comme
aux petits loulous.
Tous les rabatteurs crient, les chiens
s’arrachent la glotte,
Sang sur la neige et drapeaux rouges
à l’air qui flottent.

À ce jeu-là, pas d’égalité,
Les chasseurs tirent sans coup férir,
Leurs drapeaux bornent nos libertés,
Ne jamais sortir de leur ligne de mire.
Jamais un loup n’enfreint la tradition,
C’est mis dans le crâne des louveteaux
Quand la louve allaite ses nourrissons :
« Interdit, mon p’tit,
de braver l’drapeau ! »
C’est la chasse aux loups qui fait rage,
c’est la chasse aux loups !
Aux gros pères à poil gris comme
aux petits loulous.
Tous les rabatteurs crient, les chiens
s’arrachent la glotte,
Sang sur la neige et drapeaux rouges
à l’air qui flottent.

Nous avons la patte et le croc féroces
Alors pourquoi, dis, toi le chef des loups
Courons-nous au feu de toutes nos forces
Sans même tenter de braver l’tabou ?
Mais le loup n’a point d’autre destinée,
Et pour moi déjà, c’est la fin du drame
Celui à qui j’étais prédestiné
Avec un sourire lève son arme.
C’est la chasse aux loups qui fait rage,
C’est la chasse aux loups !

Aux gros pères à poil gris comme
aux petits loulous.
Tous les rabatteurs crient, les chiens
s’arrachent la glotte,
Sang sur la neige et drapeaux rouges
à l’air qui flottent.

Je suis entré en désobéissance,
La vie prend le dessus,
Derrière mon dos j’entends, ô jouissance,
Les « oh ! » et les « ah ! » des gens déçus.
Course éperdue, j’ai les tendons qui craquent,
Mais aujourd’hui ce n’est plus comme hier,
Ils m’ont pris à la traque, pris à la traque,
J’ai laissé les chasseurs plantés derrière.
C’est la chasse aux loups qui fait rage,
c’est la chasse aux loups !
Aux gros pères à poil gris comme
aux petits loulous.
Tous les rabatteurs crient, les chiens
s’arrachent la glotte,
Sang sur la neige et drapeaux rouges
à l’air qui flottent.

Chanson phare parmi les plus censurées de l’auteur : les « chasseurs » s’étaient sentis visés. Il faut dire qu’elle fut écrite en réponse à une campagne de dénigrement menée dans la presse contre Vyssotski, le menaçant du pire. Aujourd’hui que Vyssotski est déifié, statufié, cela semble lointain, quand bien même il resterait de vieilles injustices. Témoin, ce journaliste vyssotskophile, Alexeï Vénédiktov, le 16 avril 2015, à la faveur d’une conférence de presse présidentielle d’un autre Vladimir :

« Vous êtes de Saint-Pétersbourg, Vladimir Vladimirovitch [Poutine], et moi de Moscou, mais… à Moscou, il n’y a toujours pas de rue Vladimir Vyssotski. Trente-cinq ans se sont écoulés depuis sa mort, et rien ! Impossible de faire bouger les choses ! Or la législation moscovite permet au président d’intervenir, et alors le gouvernement de Moscou pourra rebaptiser la rue Marxiste, qui mène au théâtre de la Taganka [où Vyssotski fit sa carrière] en rue Vladimir Vyssotski. Peut-être pourra-t-on du même coup inaugurer le pont Nemtsov [où l’opposant Boris Nemtsov fut assassiné devant le Kremlin le 27 février 2015] ? » Cent jours plus tard, les officiels faisaient tomber le voile de la plaque « rue Vladimir Vyssotski ».

À ce propos, le sculpteur Mikhaïl Chemiakine m’a confié cette année que lui-même, à l’occasion d’un tête-à-tête, s’était ouvert à Poutine de cette inquiétude : pourquoi ne pas cultiver au niveau de l’État la mémoire du loup-poète Vyssotski, son ami ? Et Chemiakine, ancien artiste dissident jadis assigné de force à l’internement psychiatrique puis chassé d’URSS en 1971, n’a pas été peu surpris d’entendre de la bouche de l’ancien officier du KGB Poutine, devenu président : « Ma jeunesse a baigné dans l’oeuvre de Vyssotski. » C’était le génie du poète à la guitare : fédérer les âmes – des chasseurs et des loups – par la force sublimatoire de son chant. Savoir parler au roi comme au peuple… Molière sut le faire, pourquoi pas Vyssotski ?

La chasse aux loups n’a pas cessé, cinquante ans après la mort du poète. Les Tchétchènes, chez qui le loup est un animal totémique, en ont fait un chant phare, symbole de la fierté de leur peuple. De cette chanson, la télévision tchétchène a tiré un clip sur des images d’archives de l’encerclement de Grozny par les troupes russes lors de la première guerre de Tchétchénie (1994-1996), et sur les mots « pris à la traque, pris à la traque » jaillit à l’écran le jeune Ramzan Kadyrov, actuel président de la Tchétchénie, en tenue de combat, fusil mitrailleur à l’épaule, brêlé de cartouchières, prêt à franchir les fanions rouges…

Dix ans après sa Chasse aux loups, Vyssotski revient avec La Chasse en hélicoptère (1978), d’une violence inouïe, autrement désespérée, car cette fois les loups pourchassés par les « libellules d’acier » sont réduits à l’état de chiens asservis, à l’image de cette scène finale du Fond de l’air est rouge, film de Chris Marker sorti la même année avec en exergue cette citation du poème (traduction Chris Marker) :

La queue entre les jambes, comme des chiens ;
Tourné vers le ciel, votre museau étonné…
Est-ce le châtiment qui tombe des cieux,
Ou bien la fin du monde ?
Tout se tord dans vos têtes.
Mais on vous a tirés debout depuis
les libellules d’acier…
Sourions à l’ennemi de notre sourire de loup
Pour couper court aux rumeurs.
Mais sur la neige tatouée de sang :
notre signature –
Nous ne sommes plus des loups.

Noblesse du loup, donc, mais crapulerie du chien : « Des loups nous sommes, belle est notre vie de loups. / Des chiens vous êtes, et crèverez comme des chiens », tonne Vyssotski dans cette même Chasse en hélicoptère. Clin d’oeil solidaire à Victor Hugo : « Quand je vois ces chiens, je regrette les loups. »

Chez Vyssotski, le loup prend le contrepied de la tradition, c’est un héros à la fois tragique et positif. « Avec moi, dit-il, tout est à rebours. Si un jour je me noie, cherchez-moi dans le sens contraire du courant 5. »

Un centaure en poésie

La version vyssotskienne des Yeux noirs (1974) ravale cependant le loup à sa fonction première de bête de proie. Le chant conte l’ivre et folle chevauchée du poète à l’assaut de la sylve, la bouche fleurie de mots d’amour désespérés, une meute de loups à ses trousses :

Et je gueule aux loups :
Meute de malheur !
Mes chevaux sont fous,
Piqués par la peur…

Course enivrante, mais qui dessoûle le poète, et dont les chevaux sortent vainqueurs, semant la meute. Étrange victoire de Vyssotski contre lui-même, où l’homme-loup (sa part de brigand libertaire) se fait battre par l’homme-cheval (sa part de guerrier). Car le cheval est l’autre nature de V. V., et L’Ambleur (1970) peut être regardé comme le pendant chevaleresque de La Chasse aux loups. Là, Vyssotski se voit comme « un cheval qui va l’amble ». Parce qu’aller l’amble, en russe, se dit « marcher autrement » :

Je trotte, oui, mais je trotte autrement
Par les champs, les flaques et la rosée.
Ils disent de moi que je vais amblant,
Que je me distingue de la mêlée.

Il se décrit en pleine course, écumant, les flancs piqués, le mors à la bouche, tiré à la bride, et surtout regimbant : d’accord pour courir dans le peloton, « mais pas sous une selle et pas bridé ». Et Vyssotski ne serait pas Vyssotski s’il ne finissait par faire tomber son jockey pour passer le premier la ligne d’arrivée, lequel jockey achève la course en claudiquant « par les champs, les flaques et la rosée », semblable à ce chasseur déjoué par le loup profanateur de drapeaux rouges. On ne bride pas un poète comme on sangle un cheval ; on ne l’abat pas non plus comme un loup.

Chez V. V., quand un cheval entre dans la fable, les arpèges de guitare tournent insensiblement à la romance tsigane, à la mélodie russe archétypale, le poète vous transporte dans les entrailles de la culture populaire. Neige, traîneaux, clochettes, beffrois bulbeux. Vous doutez de l’âme russe ? Vous la prenez pour une chimère chevrotante ? Les Chevaux obstinés vous remettront d’entrée sur les rails de la Russie éternelle, magnifiquement désespérée, résignée toujours, soumise jamais, mystique à ses heures, comprenne qui pourra. « Chevaux antiques, chevaux aguerris,/Que de guerriers triomphants nous montèrent ! /Que d’illustres peintres d’icônes/Nous couvrirent les sabots d’or… » (poème inachevé, date inconnue).

Il existe une prolifique iconographie vyssotskienne où, parfois, le poète est à juste titre figuré en centaure – moitié homme, moitié cheval. « Le cheval est un pégase monté par un poète » (1977) 6. Le cheval, dans ses chansons, c’est la fuite éperdue, l’ivresse, une course effrénée vers quelque chose qui tiendrait à la fois du salut et de la perdition, un horizon désiré en même temps que conjuré. Dans Les Chevaux obstinés (1972), V. V. se voit longer en traîneau le bord d’un gouffre, sur le fil, la cravache à la main, plein d’une pulsion contradictoire, pressant et refrénant ses chevaux, manquant d’air, buvant le vent, avalant la brume, pressentant sa perte avec une « exultation mortelle », aussi léger qu’un « duvet dans l’ouragan », mais oh ! tout doux, tout doux les chevaux, qu’au moins vous retardiez d’un rien l’heure du trépas…

Plus doux, plus doux l’allure, chevaux,
votre allure effrénée !
Tant pis si la cravache claque autant…
Ah ! drôles de chevaux que vous êtes,
obstinés, obstinés…

De vivre et de chanter je n’ai pas eu le temps !
Mes chevaux j’abreuv’rai,
Mon couplet j’achèv’rai,
Que je fasse un instant front au vide béant !…

La fable exotique

À voir ces loups tragiques et ces chevaux fatals, on se rembrunit malgré soi. Heureusement, la fable vyssotskienne irradie la joie par un héros salvateur : l’animal exotique. Tel L’Éléphant blanc (1972), conte au début enjoué dans lequel un seigneur indien lui offre un pachyderme :

À dos d’éléphant j’étais comme un dieu
Je parcourais l’Inde, ce pays radieux.
Jusqu’où n’avons-nous pas poussé
nos errances,
Serrés l’un contre l’autre, et foin de l’indigence !

Plus joyeuse encore est l’image du perroquet : celui de la Chansonnette du perroquet pirate, écrite pour le spectacle radiophonique Alice au pays des merveilles (1973), est un bijou de bonne humeur. Le vieil oiseau, en son temps fait prisonnier par Cortés, ne cesse de marteler par vengeance « “Caramba !” “Corrida !” et “Bon sang de bois !” », jusqu’à ce jour de tempête où il est capturé par des pirates qu’il doit servir cent ans. Finalement vendu comme esclave pour trois sous, il envoie une bordée d’injures à la face d’un pacha turc qui, d’horreur, brise en deux son poignard à mains nues…

J’ai visité l’Inde, et l’Iran, et l’Irak,
J’suis pas une dinde ni quelqu’un de braque.
(Seuls les sauvages à ces bêtises croient.)
Caramba ! Corrida ! Et bon sang de bois !

Mais, au chapitre des contes à plumes exotiques, le plus célèbre est Ce qu’il advint en Afrique, que l’on connaît aussi sous le titre de Girafe est grande (1969) : girafe amoureuse d’une antilope, et toute la faune de « la chaude et jaune Afrique » de s’en émouvoir :

Alors gronda tout un caquet,
Et seul un très vieux perroquet
Cria très fort d’entre les arbres
Girafe est grande, ça la regarde !

Face au scandale, la girafe fait valoir son droit à l’amour. « Nous sommes tous égaux », proteste-t-elle :

Et si tous mes congénères
Veulent s’en prendre à ma peau,
Ne me faites pas la guerre,
Je quitterai le troupeau.

Et pour finir avec la morale de l’histoire :

Girafe n’avait pas tous les torts,
Car le fautif, c’est l’autr’ Nestor,
Qu’avait crié d’entre les arbres
Girafe est grande, ça la regarde…


Annexe :
Le Vyssotski à la française (recette originale)

Un zeste de François Villon

Suivez les conseils de Mikhaïl Chemiakine, sculpteur, peintre et graphiste ami de Vladimir Vyssotski, issu comme lui de la contre-culture : « Par son côté bringueur, par la souffrance et l’amertume qui transpirent de ses chansons, Vyssotski s’apparente de très près à la figure médiévale de l’effronté moqueur qui dénonce sans trembler les tenants du pouvoir, cette figure du gibier de potence fort en thème persécuté tout à la fois par les autorités religieuses et séculières – j’ai nommé François Villon.  »

Une pincée de Georges Brassens

De Vyssotski, on dit parfois « le Brassens russe », comparaison efficace et justifiée : même mariage de la poésie et de la guitare, même originalité vocale, même anticonformisme esthétique et social. Mais si Brassens écrit « mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente », on ne peut imaginer ces mots dans la bouche de Vyssotski qui fait tout comme au bord de la mort, comme si c’était la dernière fois. Pour une idée, pour un amour, pour un ami, pour une rime, pour une chanson, une vérité, le Russe meurt tous les jours. Non qu’il le veuille, mais parce qu’il y est prêt. D’ailleurs, qu’est-ce qu’un poète qui ne meurt pas ? Que serait un art – en Russie du moins – où l’on ne risquerait pas sa vie ? « Ainsi meurent les poètes : ils explosent », écrivait le grand Petrov-Vodkine, artiste peintre, à la mort d’Andreï Bely, dans les années trente du siècle passé, et ces mots collent on ne peut mieux au destin de Vyssotski.

Un fond de Gérard Philippe

Vyssotski le rejoint par le théâtre, l’un ayant joué Hugo, l’autre Pouchkine, les deux s’étant coulés dans les habits de héros de Shakespeare, Richard II pour le Français, Hamlet pour le Russe, l’un comme l’autre marqués à vie par ces rôles, l’un comme l’autre aussi nationaux qu’universels, inséparables des planches qui firent leur gloire, enlevés par la mort dans la fleur de leur jeunesse.

Un museau de Jean Gabin

Le cinéma en commun, et leur ressemblance physiologique, cette virilité poétique qui fait toute la différence entre le héros masculin et le sac de testostérones, cette touchante cigarette, moitié vice, moitié aveu de faiblesse, ce regard de dureté-tendresse. Et ce même baryton… Une sauce à l’américaine La voix de Vyssotski, rauque et râpeuse, est marquée d’une rudesse sexuée, animale, comme un brame d’élan : le stentor du héros de Homère, une voix d’airain, très proche de certaines voix noires américaines, et notamment de Louis Armstrong qu’il adorait et savait imiter. Sa voix colle à la philosophie de ses chansons : « Mon chant est presque un cri  », dira-t-il.

De son baryton, Vyssotski vocalise les consonnes, il les roule à la façon du r russe, les sculpte, les enrichit de modulations nouvelles. D’où cette manière si personnelle, inimitable, de sculpter les mots avec la râpe de sa voix singulière, ce rugissement, ce grondement de loup.


Pour aller plus loin :

Vladimir Vyssotski, Un cri dans le ciel russe, Yves Gauthier. Éditions Transboréal

  1. Propos enregistrés le 21 février 1980 lors d’un concert public donné à Dolgoproudny, dans la région de Moscou.
  2. Interview télévisée enregistrée le 14 septembre 1979 dans les studios de Piatigorsk par le journaliste Valéry Perevoztchikov.
  3. Propos tenus devant la caméra d’Eldar Riazanov pour son film Quatre rencontres avec Vladimir Vyssotski, 1987, production Gosteleradio SSSR.
  4. « La passion française de Vladimir Vyssotski », interview de Michèle Kahn par Ekaterina Sajneva, Moskovski Komsomolets, 24 janvier 2005.
  5. Cité par le cinéaste Stanislav Govoroukhine dans le recueil Vladimir Vyssotski et le cinéma, sous la direction de I.I.Rogovoï, éd. Kinoteatr, 1989.
  6. Extrait de la chanson (non retenue) « Incendies » composée en 1977 pour le film Oubliez le mot « mort » de S.Gasparov, 1979.

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