Éloge du quatre pistes King Tubby & Lee « Scratch » Perry : le gros son du ghetto

Peu de musiques ont incarné l’esprit d’un lieu comme l’a fait le « son du ghetto » – qu’on le nomme ska, rocksteady, reggae ou dub –, devenu en Jamaïque, dixit Lloyd Bradley 1, « une obsession nationale ». « J’aimais jouer aux dominos, j’aimais danser. Je n’ai jamais aimé travailler, parce que je ne souhaite à personne d’être esclave », professe Lee « Scratch » Perry, ce petit gars originaire de l’arrière-pays, où l’extraction intensive de roches de bauxite chassait des milliers de paysans. « J’aime être travaillé dans mon esprit. J’ai bossé deux semaines dans une carrière et le bruit des pierres m’a inspiré. J’ai entendu des rythmes, j’ai entendu des mots, et ces mots m’ont poussé vers la ville. » Mais l’inspiration n’est pas que divine et ce faux paresseux de Perry va le prouver. « La véritable créativité est le sous-produit d’un type de maîtrise qui s’obtient au terme de longues années de pratique », écrit Matthew Crawford dans son Éloge du carburateur 2, qui oppose le savoir-faire artisanal à l’appauvrissante aliénation du monde industriel. Et les studios d’enregistrement de Kingston avaient plus à voir avec un atelier mécanique de Bamako qu’avec une chaîne de montage Ford…

Ce texte est issu du deuxième numéro de Jef Klak, « Bout d’ficelle », traitant du textile, de la mode et des identités de genre, et encore disponible en librairie.

« Lee Scratch Perry est délirant – vraiment, vraiment timbré – et la plupart des gens d’ici le sont aussi, socialement parlant. »

Leroy Sibbles, chanteur des Heptones

Bidouillages copy-free

Les sound systems, qui ont fleuri aux coins des rues du ghetto dès les années 1950, véhiculent la soif de vivre de la jeunesse locale, ainsi qu’une vision acerbe de la question sociale non résolue par l’indépendance (1962). Plus posé que le ska, le tempo rocksteady permet, dès les mid-60’s, aux rude boys 3 de danser sur la piste tout en restant frais en cas de baston. Après les producteurs se pillant les uns les autres, vient le temps d’une génération de pirates remixant et posant leur tchatche sur les tubes de l’été dernier.

Réparateur radio reconverti dès 1961 en ingénieur du son, King Tubby s’associe avec le DeeJay 4 U-Roy et booste les vibrations de la musique populaire avec ses bidouillages électroniques, posant les bases de ce qui deviendra le hip-hop, la drum’n’bass ou la techno 5… Graveur de dub-plates (disque souple servant de master) chez le producteur Duke Reid, il monte son propre studio avec un TEAC quatre-pistes, simple magnétophone à bandes. Substituant les boutons on/off par des curseurs, il fait entrer et sortir voix et instruments au gré de ses expérimentations, sublimant les riddims 6 dont s’emparent depuis peu les DeeJays. Au passage, il invente le dub.

L’ingénieur devient artiste (Tubby est un fou de jazz) et hisse une musique des plus organiques au rang de classiques 7 – au besoin en squeezant d’un coup de manette certains lyrics à l’eau de rose. Mis en exergue, les tambours de la pocomania (vaudou jamaïcain) convoquent les mannes de l’Afrique (que les maîtres d’esclaves craignaient tant qu’ils les avaient bannis de leurs plantations) et viennent tour à tour enlacer une montée triomphale de cuivres, une énorme ligne de basse, un riff fugitif du guitariste, un éclat de voix… Le démon du dub est dans les détails. Grains de folie sonores, fantaisies d’apprenti-sorcier abusant de la reverb’, mais ne sombrant jamais dans le saupoudrage superflu : l’ensemble se met en place en une savante mécanique, qui fait sens dans un grand tout

>

Système D

« La plupart de ces soirées dont nous parlons étaient en extérieur, où vous aviez toujours ces grosses enceintes, mais Tubby s’était dégoté des sirènes de navire métalliques pour les aigus et il les plaçait dans les arbres, comme ça, on avait l’impression que le son venait de partout. Quand la nuit était chaude, que la brise soufflait, c’était vraiment quelque chose à voir », explique le DeeJay Dennis Alcapone 8. En 1970, devenu maître du gros son, Tubby s’acoquine avec Lee Perry, homme à tout faire chez Studio One rendu célèbre par son hymne anti-carcéral « Set them free » (1966). Il l’aide à monter son propre laboratoire : le studio Black Ark. Perry, roi du système D, va doper les chansons de Bob Marley, et, comme par jeu, rend souvent la version instrumentale supérieure à l’original par son humour et sa liberté de ton. « Il n’y avait que quatre pistes répertoriées sur la machine, mais j’en ai branché vingt autres direct sur la bande extra-terrestre. Je suis le berger dub 9 ! » Cette prophétie auto-réalisatrice fait pâlir d’envie le White album des Beatles.

Potentiomètres manipulés avec dextérité, micro pendu dans un seau en guise de chambre d’écho, repas partagés entre deux prises, ganja + rhum, autant de recettes gagnantes pour des sessions enregistrées au feeling, mais avec toute la rigueur technique du monde. Les joues de Perry deviennent peau de tambour, des pleurs de bébé et des bruits de basse-cour émaillent ses arrangements. En perpétuant la gouaille du ska des origines, il évite d’avoir à officier dans la grand-messe rasta d’un Bob Marley devenu entre temps rock-star globale.

Formatage

Sourds aux sirènes de l’Exodus, et à l’instar du sceptique Chester Himes 10, Perry et Tubby préfèrent investir leur énergie dans une nourriture terrestre pour ici et maintenant, à partir d’un imaginaire d’abord local. Cette tambouille relève bien plus de la Jamaïque profonde que du strict credo rasta 11. Rien à faire, c’est le son roots qui, comme son nom l’indique, exprime le mieux l’esprit de la terre, en lien avec l’esprit rebelle et volatile des sixties 12 : une époque où, en une sensuelle dialectique, le mouvement social est parvenu à s’imbiber et, en retour, à irriguer le mouvement musical… Beaucoup de rastas oublieront par la suite que l’un de leurs prophètes, Marcus Garvey, fut leader de grèves sur le port de Kingston avant de devenir « le Moïse noir ». En exaltant le mysticisme et en se focalisant sur le thème du retour en Afrique, le son et la rue abandonnent peu à peu la bataille pour l’émancipation sociale de l’île. Le reflux de la subversion coïncide avec la commercialisation des idées et des musiques les plus présentables sur le marché mondial. Avec des têtes de gondole comme Jimmy Cliff, Bob Marley ou Steel Pulse, le label Island Records, fondé en 1959 par Chris Blackwell, Jamaïcain blanc expatrié dès 1962 à Londres, représente le versant opposé de cette cuisine-là. Blackwell polit le son et l’image du reggae, le rendant assimilable par le public rock mainstream. Un exode vers le formatage industriel difficilement compensé par le supplément d’âme du discours rastafarien.

En 1989, King Tubby se fait flinguer dans son studio – après Peter Tosh 13, Prince Far-I et bien d’autres. Les rude boys, d’abord manipulés dans les luttes entre partis, s’enrôlent dans la guerre des gangs de la drogue. Le règne du chacun-pour-soi s’exprime dans le slackness, ragga hyper sexualisé, et le bling-bling d’un dancehall sous influence gangsta rap. En 1983, mis sous pression par le succès et les racketteurs, « Scratch » Perry avait pété les plombs et foutu le feu à son studio avant de s’exiler en Angleterre.

  1. Lloyd Bradley, Bass culture – Quand le reggae était roi, Allia, 2006.
  2. Matthew B. Crawford, Éloge du carburateur – Essai sur le sens et la valeur du travail, La Découverte, 2010.
  3. Les rude boys sont les mauvais garçons du ghetto de Trenchtown. Le premier nom des Wailers était The Rude Boys. Le terme s’exporte ensuite en Angleterre, où les skinheads l’adoptent en même temps que le rythme rocksteady.
  4. Les DeeJays – à ne pas confondre avec les Dj’s, qu’en Jamaïque on appelle selectors (ou « selectas ») – sont des ambianceurs embauchés par les sound-systems pour chauffer la salle. Ils toastent au micro sur les morceaux que le selecta pose sur la platine.
  5. La cuisine des mixeurs, DeeJays et dub-masters jamaïcains des années 1970 est un avant-goût du hip-hop, qui sera clairement influencé par le bouillonnement sonore de Kingston – après que, dans un mouvement pendulaire, les specials jamaïcains se sont inspirés, eux, des Part-2 de James Brown.
  6. Créolisation jamaïcaine du mot anglais « rythm », un riddim est une séquence musicale formant la base d’une chanson. Souvent joué par la basse ou le clavier, il a pour particularité d’être recyclé de multiples fois par divers groupes et sous des titres différents.
  7. Acmé de cette créativité débridée, les albums King Tubby meets Rockers uptown (1977) et Rockers meets King Tubby’s in a fire house (1980), en collaboration avec le musicien et producteur Augustus Pablo. https://www.youtube.com/watch?v=3_6aBcd9YyU
  8. Lloyd Bradley, op. cit.
  9. « Dub Shepherd », en référence aux prêtres de la pocomania.
  10. Voir Retour en Afrique, de Chester Himes, Série Noire, Gallimard, 2003.
  11. Le rastafarisme est un mouvement messianique né dans les années 1930 avec la pensée de Marcus Garvey, qui prône une rédemption biblique des Noirs du Nouveau monde par leur retour en Afrique.
  12. Les pochettes des deux LPs des Wailers produits par Perry, Soul rebels et Soul revolution part II, témoignent de cet esprit : une fille seins nus brandit un fusil d’assaut et les membres du groupe prennent la pause avec des armes en plastique, vêtus comme des Black Panthers.
  13. Peter Tosh, abattu par un jeune voyou qu’il avait l’habitude d’aider, avait chanté un prémonitoire « Magga Dog », où il parlait des chiens errants qui mordent la main qui les nourrit.

Comments are closed.