Les Libres Républiques

Après la parution de Constellations en 2014 et de Défendre la ZAD en janvier 2016, le collectif Mauvaise Troupe publie Contrées, histoires croisées de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et de la lutte No TAV dans le Val de Suse, aux éditions de L’Éclat. Le livre retrace les moments d’intensité et les événements plus quotidiens de ces deux mouvements contre l’aéroport et la ligne de TGV Lyon-Turin, à travers la voix de leurs protagonistes. On y découvre la nécessaire transmission de ces expériences politiques majeures dans leurs pays respectifs. L’extrait reproduit ici revient sur deux épisodes de l’histoire No TAV, où l’opposition au Train à grande vitesse fait écho aux pratiques menées sur la ZAD du nord de Nantes : les Libres Républiques de Venaus en 2005 et surtout de la Maddalena en 2011. Des luttes de territoire puissantes, où actions directes et occupations pacifiques ont su se mêler pour durer, et qui peuvent inspirer les occupations de place et le mouvement social en cours…

Les Libres Républiques No TAV ont tous les aspects du village d’Astérix à la porte duquel, avec une gouaille ravageuse, on toise les légions de César avant de les arroser d’une pluie de cailloux. Qui aurait cru qu’au xxie siècle l’un des plus puissants États européens verrait encore la souveraineté de son territoire contestée par quelques irréductibles ? En ce sens, les deux accrocs à l’autorité de Rome que furent les Libres Républiques de Venaus (2005) et de la Maddalena (2011) font déjà partie de l’histoire. Non pas de l’histoire de la géopolitique, mais plutôt de celle écrite en pointillé de ce que nous nommons de ce côté-ci des Alpes « commune », et qui, de Paris en 1871 à Oaxaca en 20061, dessine un archipel d’espaces libres. Lorsque ceux-ci se donnent la capacité de libérer et de défendre des parcelles du territoire afin d’y tenter une vie tout autre que celle qui se déroule hors d’elles. Des révoltes qui ouvrent une parenthèse politique, spirituelle et néanmoins réelle, comme un surgissement révolutionnaire… ici simplement esquissé.

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Une parenthèse
dans l’espace-temps de la normalité

Les Libres Républiques se sont faites jour après jour, en défendant un espace, et en l’habitant des désirs portés et construits par le mouvement. Mais ces jours-là n’appartiennent pas au temps habituel, ils ont représenté une suspension de la normalité. L’espace-temps de la Libre République de la Maddalena n’entre pas dans la linéarité habituelle, ces trente-cinq jours, aussi bien, valent une vie entière, et cet espace, façonné, approfondi, a mêlé sa mémoire et son présent pour nourrir ceux qui l’habitaient. Lorsqu’on entrait dans la Maddalena, c’est un monde effervescent, un monde autre, qui s’ouvrait, l’économie et le contrôle étaient suspendus, remplacés par la force de liens qui ne se sont pas depuis dénoués. Et ce n’est plus seulement pour protéger un simple terrain que les barricades se sont érigées, mais pour défendre la possibilité de ce qui s’y construisait et s’y affirmait.

Patrizia, 57 ans, participe au centre social Vis Rrabbia à Avigliana, cuisinière végétarienne

« C’est une des choses les plus belles et importantes de ma vie, tout ce que tu as vu dans les livres, des moments épiques où le peuple obtient des libérations, on l’a vécu directement. On écrivait un pan d’histoire. On a fait les choses ensemble, on s’est donné une organisation, avec des référents qui accueillent les gens, qui décident si on laisse ou non entrer les journalistes, avec des tours de garde, la cuisine, etc. Tous les comités de la vallée faisaient une journée chacun, du matin au soir. Venaus avait duré neuf jours, la Maddalena c’était plus de trente. On a commencé comme les autres presidi 2 : “Faisons trois jours de spectacles et d’initiatives pour sensibiliser l’opinion.” Donc on a commencé à monter, comme d’habitude, la cuisine… le plus important ! Puis la scène, les lumières, les toilettes, tout ça petit à petit. On est restés là, et on n’est plus repartis. C’est allé de soi de nous protéger, de faire des grosses barricades, on travaillait dur ! Avec toujours une immense joie. Il y a une belle chanson italienne qui s’appelle “Joie et révolutio” : on était dans cette dimension. Dès les premiers jours, les vieux et les jeunes étaient mélangés, car déjà des gens d’ailleurs arrivaient, mais on était aussi beaucoup de cheveux blancs de la vallée. »

Chiara, la trentaine, membre active d’Etinomia (association regroupant des entrepeneurs No TAV), maraîchère près d’Avigliana

« Déjà en 2005, le presidio de Venaus n’était pas fait par les gens de Venaus, mais par des gens de toute la vallée. C’était difficile avec les gens du village, ils n’étaient pas si ouverts que ça aux gens qui venaient présidier. Mais avec le temps, en discutant, en prenant des cafés, les perceptions ont changé. Dans les Libres Républiques de Venaus et de la Maddalena, il y avait la conscience que c’était vraiment des lieux de résistance. Parce qu’il y avait le chantier ou le début d’un chantier à côté. Les Libres Républiques sont des endroits où il faut rester tout le temps, le plus nombreux possible, pour perturber et empêcher le début des travaux. L’appel au combat était très fort. »

Simone, la trentaine, membre actif d’Etinomia (association regroupant des entrepeneurs No TAV), maraîcher près d’Avigliana

« On faisait un millier de choses, la construction des barricades nous a pris beaucoup de temps, parce qu’il y avait des barricades de bois, des barricades de fer toutes soudées (le portail était entièrement soudé), il y a eu des barricades de pierres, il y avait des tracteurs qui tournaient, des camions, des camionnettes, il y avait toujours quelqu’un avec la tronçonneuse qui coupait quelque chose pour faire la barricade. Et puis, on construisait les lieux de vie : les tentes, la cuisine, le lieu pour le camping ; la vie c’était : qui cuisine ? qui lave ? qui organise les rencontres ? Des gens venaient faire des présentations de livres, parler d’un sujet, il y avait beaucoup d’assemblées pour décider quoi faire, beaucoup de temps libre aussi, avec des discussions informelles. Ce n’était déjà plus un mouvement de la vallée, mais un mouvement national. Il y avait des gens de toute l’Italie et d’autres pays, de France, de Grèce, etc. Il y avait des jeunes de toute l’Europe. C’était un espace et un temps particuliers, détachés du reste. »

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Matérialiser une puissance,
créer un monde

Sur ce morceau de territoire de la Maddalena s’est matérialisée la puissance du « vivre et lutter » No TAV, qui y a développé sa façon d’être au monde, éprouvant ici et maintenant non plus seulement un désir d’avenir, mais un aboutissement au présent. En même temps que s’affirmait ce mode d’être ensemble, celui de l’ennemi apparaissait, comme son exact inverse. Là où ce dernier voulait « aménager le territoire », c’est-à-dire le contrôler militairement, le vider de toute vie, de tous liens, les No TAV affirmaient leur volonté de s’y attacher, de couper avec tout ce qui manifeste une volonté de le gérer, pour s’y fondre, y inscrire profondément cette nouvelle existence.

Simone

« La Libre République de la Maddalena a été le contraire de ce qui s’est passé après, c’était l’affirmation de ce que nous voulions qui se passe à la place du chantier : un endroit accueillant où n’importe qui pouvait venir, où l’on pouvait manger même sans argent, où tu pouvais parler de tout avec tout le monde, sans aucun problème, tu pouvais faire ce que tu voulais dans le respect des autres personnes. Pendant qu’on occupait, le musée archéologique est resté ouvert, des bus sont venus le visiter, tout le monde pouvait venir. Maintenant, avec la police dans son fortin, personne ne peut plus y accéder, même pour ceux qui travaillent la vigne autour, c’est compliqué. »

Nicoletta, 69 ans, comité de lutte populaire de Bussoleno, enseignante à la retraite

« Il y avait des châtaigniers de 300 ans qui donnaient encore des fruits, et des animaux qui, avec le chantier, sont aujourd’hui tous morts. Ils leur ont coupé l’accès à l’eau ; autour des grilles, si tu y vas juste après que la neige soit tombée, tu vois toutes les traces des animaux autour du grillage, des sangliers, des cerfs, des blaireaux, tous les animaux qui vivaient là. Il y avait des fourmis, et maintenant, tu n’en vois plus une seule. Parce que la lutte est aussi commune, on se bat aussi pour un nouveau rapport avec la nature. Car nous avons tous pris conscience que tu ne peux pas te sauver tout seul, ni comme être humain à part, si tu ne respectes pas les équilibres, puis le retour à un rapport plus naturel avec la vie et avec les autres êtres vivants. Les animaux qui sont là eux aussi ont la même dignité que nous, parce qu’eux aussi au fond témoignent du fait qu’il y a une manière différente de vivre. Et donc vivre ces choses signifie aussi trouver la force de les défendre, parce qu’il ne peut y avoir d’alternative. Ce chantier-là, nous voulons le démolir, on ne se contente pas de dire “Attendons que…”, parce que nous savons que chaque pas vers la destruction de l’ordre du monde est irréversible. Et c’est cette prise de conscience, des anciens et des jeunes, et aussi des enfants, qui fait peur au pouvoir. »

Alberto, 69 ans, ancien membre d’Habitat, banquier retraité, ancien syndicaliste, une des figures du mouvement No TAV

« Que représente la Maddalena pour le Val de Susa ? Archéologiquement parlant, c’est une des choses les plus importantes de l’arc alpin occidental. La Maddalena a été appelée la Pompéi des Alpes, parce qu’il y a eu un éboulement, une avalanche, qui a tout scellé exactement comme c’était à ce moment-là. Pour résumer, la Maddalena est tout simplement le site le plus intéressant des Alpes en ce qui concerne la préhistoire. Pour les No TAV, la Maddalena est le symbole, parce qu’à la Maddalena on a vécu l’expérience peut-être la plus exaltante de toute cette lutte, quand on a réussi à construire la Libre République. Nous avions ce but précis de faire les barricades, de nous opposer avec nos corps à la dévastation du terrain, ça a été une période très exaltante d’un peu plus d’un mois. C’était un endroit où les professeurs du Politecnico de Turin venaient faire les cours et même les partiels, on a eu de très beaux concerts, on a eu la culture, c’était un endroit qui respirait la culture, la fraternité, un monde différent. Je crois que la ZAD de Notre-Dame-des-Landes doit ressembler à quelque chose de ce type. Les gens, dirais-je en utilisant un mot dont je ne voudrais pas qu’il soit mal compris, les gens avaient créé le monde anarchique utopique : pas d’argent, les choses se faisaient par fraternité, pas pour gagner quelque chose. C’était ça, la Maddalena. »

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Éprouver ses capacités
et rendre la Libre République irréversible

Les jours de la Maddalena ont fait dérailler le temps, divisé depuis entre un avant et un après. On pense alors aux horloges détruites dans les grands moments révolutionnaires, symbolisant ce refus de voir le temps habituel reprendre son cours, et la nécessité de marquer l’histoire de cette pierre blanche qui la transforme. La vie des No TAV a été bouleversée, ainsi que le mouvement dans son ensemble, qui a pris une tout autre dimension. La libération des capacités d’auto-organisation, la volonté de prendre en charge ensemble l’approvisionnement, les soins, la construction, les fêtes, la défense, la circulation, voici ce qui, pris ensemble, a fait commune. Les Valsusains ont bâti et tenu la Libre République, mais c’est aussi elle qui a engendré cette « vallée No TAV », celle qui a déjà gagné parce qu’elle a prouvé et éprouvé qu’une vie commune était possible, bien plus belle que la vie d’avant.

Arianna, 40 ans, comité de la haute vallée, militante anarchiste

« L’expérience de la Libre République de la Maddalena, ça a duré peu de temps, mais ça a permis que les gens acquièrent une confiance en leurs propres capacités de pouvoir justement travailler ensemble, monter un presidio, faire une maison sans permis, etc. Ça fait réfléchir sur le contraste avec ce que sont nos vies habituellement : par exemple, tu te mets à te demander pourquoi on ne peut pas fabriquer une maison sans avoir affaire à la bureaucratie, à l’État, à quelqu’un qui d’en haut nous dit comment gérer le territoire, alors que nous qui y vivons n’avons pas voix au chapitre. »

Marisa, retraitée, comité de la Haute-Vallée, Chiomonte

« Ce qui m’a le plus marquée dans la lutte, c’est la Maddalena et les campings, parce que c’était avec des jeunes. Et après, tout a changé. Avant, c’était bien, on faisait des manifestations à 50 000, des assemblées. Mais après, on était ensemble avec les jeunes, avec tant d’autres réalités. Ce ne sera plus jamais comme avant. Parce que les gens ont fait des choses qu’ils n’auraient pas pensé faire. Quand on avait le camping en bas, aux grilles du chantier, tous les soirs, les gens restaient là jusqu’à ce que les canons à eau les chassent. J’y allais tous les soirs. C’est beau de voir tous les gens qui se mélangent. Les journées à Bussoleno pour le blocage de l’autoroute après la chute de Luca, le soutien aux jeunes accusés de terrorisme, c’est le résultat de la Maddalena. »

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Photos : Mouvement No TAV

Pour aller plus loin :

• Le site de MAUVAISE TROUPE.

  1. En juin 2006, la ville d’Oaxaca au Mexique, capitale de plus 400 000 habitants de l’État du même nom, s’est insurgée contre le gouverneur de l’État et contre l’ensemble du système économique et social mexicain. La Commune de Oaxaca, rassemblée autour d’une « Assemblée Populaire des Peuples d’Oaxaca » a ensuite tenu près de six mois, jusqu’à être défaite par la féroce répression concertée de la police locale et de la Police fédérale préventive. Voir à ce sujet Georges Lapierre, La Commune d’Oaxaca, Paris, Rue des Cascades, 2008.
  2. On ne sait comment traduire presidio, terme polysémique s’il en est : présence, rassemblement, garnison, piquet… Dans le mouvement No TAV, la nécessité de défendre des terrains sur le long terme a suscité la construction de presidi en dur. De petites cabanes, plus ou moins luxueuses, pour se protéger des intempéries, manger, dormir, pour pouvoir en somme « présidier » des journées et des nuits entières. Loin d’être abandonnées une fois les moments de conflits passés, elles restent des lieux où le mouvement se retrouve et s’enracine, des espaces ouverts et accueillants bientôt investis de tout ce qui nourrit la communauté de lutte.

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