Réflexions sur la perméabilité des toits

Tristes couvertures et divines ouvertures en architecture

Par Guy-René Doumayrou

Il existe en architecture une symbolique de l’habitat, et les relations que nous entretenons avec le ciel et la terre se reflètent sur nos murs. Décédé en 2011, Guy-René Doumayrou était un architecte proche des mouvements surréaliste et libertaire. Ce texte, publié en 1977 dans la revue Surréalisme, dirigée par Vincent Bounoure, retrace l’histoire sociale et spirituelle de la construction des toits et des puits à travers le monde. Où l’on apprend que résumer l’abri à une protection vis-à-vis de l’extérieur est aussi moderne que lacunaire…

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De ce qui constitue le gîte, première des nécessités avec le couvert, la partie fondamentale semble bien être le toit : il écarte ces choses excessives qui tombent, la pluie, les flèches droites du soleil, la glace de l’aube. Il est une large main protectrice que le groupe primitif étend au-dessus de lui, limitant un petit monde stable soustrait aux inconstances de l’immensité météorique, repliant un instant sur ses épaules la sérénité intra-utérine. Pourtant, l’exemple des êtres simples montre foison de gîtes sans toit : bien des nids d’oiseaux et de mammifères restent béants sous les intempéries, la voûte végétale formant tant bien que mal obstacle au regard aigu des prédateurs. Dans les conditions les plus précaires, c’est contre les agresseurs courant au sol qu’il convient d’abord de se prémunir, la belle étoile pourvoyant au reste.

On croit savoir qu’aux temps paléolithiques le toit des cavernes fut utilisé à des fins magico-symboliques plutôt que fonctionnelles, les approximatifs abris sous roche surplombante (augmentés occasionnellement d’une première salle) suffisant à l’habitation. Malgré toutes ses menaces, l’air libre doit continuer de drainer nos poumons, et il semble bien que la mort dans les profondeurs chtoniennes était trop intensément ressentie pour être supportée autrement qu’en des épreuves de type initiatique. Ce toit de dessous terre, ciel mystérieux des antipodes, ne peut recouvrir que des réalités d’un autre monde. Les merveilleuses églises troglodytes d’Éthiopie réalisent en architecture savante un cas limite de cette manière archaïque de voir.
L’importance majeure accordée au toit est signe de civilisation : l’homme pacifique fait usage du parapluie tandis que le combattant a besoin d’un bouclier. Pareillement, les récoltes peuvent être abritées sous des hangars ouverts, de même que les troupeaux en stabulation libre, lorsque les brigands ont émigré et que les pâturages ont pu sans risque de déprédation être cerclés de longues clôtures.

Le concept d’abri acquiert alors la force des superstitions. On ne veut plus travailler en plein air, affronter les intempéries, causes de désagréments, on enferme les ouvriers, endives actives, sous de vastes nefs où ils fabriquent à un rythme soutenu des produits achevés. Quelques manœuvres sacrifiés suffiront à les mettre en place sous le soleil des chantiers. Et d’aucuns rêvent de nicher les villes tout entières sous des cloches isolantes, conservatrices d’un printemps éternel (Frei Otto, Buckminster Fuller). Le citadin, de la sorte définitivement soustrait aux humeurs galactiques, pourrait mettre en pratique un humanisme total. Œdipe réincrudé, il n’aurait plus rien à faire d’énigmes ni d’incestes : il demeurerait son propre fœtus, rêvant indéfiniment de globules enlacés dans des bains de couleur.

Toits

Aucune technique ne peut en soi mériter la critique (sauf bien entendu à son niveau propre d’efficacité), mais toute technique est méprisable si elle se donne elle-même comme fin. Surtout, il n’en est point d’acceptable dont la fonction soit véritablement unique : les techniques de couverture ne sont efficaces que si elles résolvent simultanément des problèmes d’ouverture. La paillote et la chaumière laissent sans trop de difficulté s’échapper les fumées par les interstices des lames végétales, mais il est certain que le toit est, autant que le mur, un lieu d’échanges, ou de passage, en même temps que d’interception : comme les membranes vivantes, c’est un filtre. Un exemple typique de cette complexité de fonctions est donné par l’habitation traditionnelle de l’Asie centrale ou septentrionale, analysée par R.-A. Stein 1. Au Kamtchatka, la maison d’hiver était une construction carrée en bois, entièrement enveloppée d’un tumulus isolant en terre. Au centre était le foyer, et au-dessus de celui-ci, le trou à fumée, seule source de lumière, était traversé d’un échelier réservé au passage des hommes, un tunnel horizontal étant prévu pour les femmes et les enfants, car « un prestige s’attache au passage en haut à travers la fumée » (p. 173).

La tente des nomades mongols ou tibétains reprend le même schéma, sauf à comporter une entrée commune ordinaire sur le côté, l’orifice zénithal étant appelé chaîne des foyers, épine dorsale de la communauté 2. Il n’y a pas si longtemps, du reste, que s’est oubliée chez nous la double équation 1 toit = 1 feu = 1 famille, définissant l’unité de base des recensements démographiques.

Bien souvent, la place du foyer était marquée par une excavation. Dans la maison d’hiver (en bois recouvert de terre) des Esquimaux du Groenland, cette excavation est devenue un souterrain d’entrée débouchant (ce qui n’est sans doute pas le parti le plus commode) à côté du foyer : système qui développe tout son sens dans la maison commune de l’Alaska, où la fosse centrale, accessible par un deuxième tunnel, et toujours surmontée du trou à fumée servant aussi de fenêtre, fonctionne selon les circonstances soit comme foyer pour les bains de vapeur, soit comme cachette pour les danseurs et sorciers qui émergent par là dans la salle ; soit enfin comme refuge pour les esprits qui « regardent » alors, à travers les planches dont elle est recouverte, les danses rituelles et reçoivent par la même voie les offrandes du public. Cette forme élaborée de « foyer » rend évidente son importance comme domicile d’une puissance tutélaire assimilable au feu souterrain, fontaine de vie. Pour plus correctement canaliser une aussi précieuse force, les Indiens pueblos, en Amérique du Nord, n’ont pas inventé une autre formule. Ils creusent des temples souterrains, les kiva, vastes fosses cylindriques qu’ils recouvrent d’un plancher percé en son centre ; au fond, un foyer appelé « ours » (animal puissant qui habite les grottes) est situé au pied d’une échelle conduisant à l’ouverture et nommée « arc-en-ciel » ; avec deux ou trois autres dispositifs accessoires, ils ont tout ce qu’il faut pour attirer les esprits protecteurs dans ce séjour choisi 3.

On trouvera par contraste que les esprits souterrains étaient fort négligemment traités dans la cabane gauloise dont le foyer était déporté latéralement, pour laisser la place, sous le trou à fumée, et au milieu d’une dépression du sol, à un puisard recouvert d’une claie en bois, qui recueillait les eaux pluviales et domestiques. Un tel parti n’est pourtant peut-être pas aussi grossièrement fonctionnel qu’il n’y parait. Le puisard central, en effet (toujours d’après R.-A. Stein), a été le pivot de la maison traditionnelle dans la Chine ancienne, depuis les origines jusqu’à nos jours. Aussi fermée sur l’extérieur que les huttes de terre, elle groupait toutes ses pièces en carré autour d’une cour centrale plus ou moins vaste d’où lui venaient l’air et la lumière, et qu’on appelait « puits du ciel ». Au milieu de la cour se trouvait donc un « puisard central » qui, pour être souvent une sorte de bourbier, n’en abritait pas moins la principale des cinq divinités domestiques. Or qui ne reconnait là l’impluvium ornant le centre de l’atrium, à l’emplacement où primitivement se trouvait le foyer de la maison romaine, non moins fermée sur la rue que son homologue orientale ? Cette maison ne faisait que perpétuer son modèle grec, et l’atrium a survécu jusque chez nous sous la forme du patio. Le plein étant l’équivalent de son vide, on peut dire que le mât central, échelier mythologique, de la hutte néo-calédonienne, avec ses figures d’ancêtres et son ornement de faîtage, résume très simplement cette longue théorie. Inversement, les montagnards du Nord-Cameroun, habitants d’une zone très aride, en ont magnifié le sens à l’échelle du village en construisant au sommet de leur bourg-forteresse des cases qui, des­tinées aux ancêtres, sont semblables aux autres habitations, mais dépourvues de toit. En bas du village se trouve l’entrée 4, et ces coques vides, là-haut, sont bien pour tous des « arches dans le ciel ».

Ayant dégagé ce qui fait l’unité profonde de ces thèmes, peut-on appeler « arc-en-­ciel » la cage d’ascenseur de nos édifices urbains, sommée de son édicule technique et de l’antenne télé collective ? On sourit un peu jaune : nulle renaissance dans un autre monde ne saurait être suggérée par ces dispositifs – rien de plus qu’une plongée dans une infra-vie minéralisée, tiède et impersonnelle. Il est évident que la « porte du ciel » est une ouverture sur l’invisible-indicible, monde de l’incommensurable dont notre société ne se soucie pas, même si ses œuvres se conforment parfois, par la force des choses, aux schémas traditionnels. Ceux-ci ne s’imposent pas nécessairement et, pour prendre un exemple assez neuf, constatons que le Pompidolium, Grand Moulin à Culture, s’étant voulu ouvert à toutes les initiatives, ne saurait canaliser la moindre inspiration. Sur le plateau aride de son toit, un diadème de buses de climatisation serti de caissons mécaniques semble disperser à la face du ciel comme un monstrueux bourbier éruptif. On sait de reste qu’il ne s’agit ici que de moudre la poudre aux yeux des faibles d’esprit.

Pourtant, le moindre monument peut engager le dialogue symbolique. La maison malgache, qui n’était souvent qu’un rectangle couvert en bâtière, inscrivait systématiquement le ciel vivant dans ses murs par son orientation et la dédicace zodiacale de douze points définis de leur périmètre, ce qui se traduisait concrètement par l’attribution d’une fonction domestique immuable à chacun de ces points 5. Il fut un temps, qui est presque tout le temps des origines jusqu’à hier, où l’homme avait donc la connaissance d’un ordre du monde, distinct de l’ordre naturel, vis-à-vis duquel son habitation, et plus spécialement son toit, n’était pas seulement une carapace protectrice, mais surtout une zone de contact privilégiée, homologue pour la communauté de ce qu’est pour l’individu la voûte crânienne, qu’on voit se couronner d’or chez le transgresseur. La pénétration de la pluie et l’échappée des odeurs et fumées des sacrifices, car toute cuisine était sacrificielle 6, par l’ouverture zénithale était à comprendre symboliquement, c’est-à-dire sur plusieurs registres de connaissance.

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Avec le développement des civilisations urbaines et le raffinement consécutif des techniques de construction, on assiste nécessairement à une diversification grandissante des formes symboliques. En Grèce, c’est sur le fronton que se rassemblent les emblèmes, au point qu’on a pu dire que « le fronton n’a pas pour origine le toit » 7. On doit au moins reconnaître qu’il en exprime bien la dynamique comme la forme ; au reste, des temples « hypèthres » (à toiture ouverte au centre) ont existé, mais on ignore dans quelle mesure ils étaient la règle ou l’exception. Soldi voyait en tout fronton grec une représentation de l’acte créateur divin, l’antéfixe étant l’image du Soleil, ou Verbe, et les rampants son rayonnement. L’entablement formant la base du triangle figure alors le ciel physique avec ses nuées (les mutules), ses foudres (les métopes) et ses averses (les triglyphes). Interprétation descriptive encore entachée du parti-pris mécaniste du XIXe siècle, que l’on peut reprendre en termes de dynamisme d’échange. Le fronton triangulaire met en évidence la nécessaire dualité de la manifestation – je lie et je délie – dès qu’elle émane du principe non manifesté. Le Soleil, son agent visible, dans l’une de ses aventures mythologiques, se présente sur le seuil de cette « porte du ciel », avec les sculptures qui ornent le champ du fronton et remplissent de leur vitalité l’espace créé par la fuite divergente des deux pôles. De la diversité des thèmes ornementaux, on peut dégager le constant paradigme : par le triangle, signe de feu, descend la volonté créatrice et remonte le désir d’union activant l’œuvre solaire ; ce feu pleure par les triglyphes, la pluie entretenant la frondaison du péristyle qui est la vie, sacrifice perpétuel dont il se soutient.

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Sans doute est-on en droit de penser qu’une telle analyse vaut pour toute toiture à deux pans. Il faut néanmoins rendre à Soldi la justice de reconnaître que le fronton a fréquemment accusé son indépendance vis-à-vis du comble, dans l’architecture romane et, par la suite, plus encore, au point de devenir sous la forme du gâble un motif strictement ornemental. La verve baroque l’a repris avec une constance soutenue et une variété inépuisable qu’illustrent ces deux maisons polonaises du XVIe siècle, remarquables par la vigoureuse simplicité de leur thème. L’une éclaire son pignon de dix lumières fictives arrangées dans l’ordre de la divine tétraktys pythagoricienne : un, plus deux, plus trois, plus quatre font dix. L’autre le recoupe des multiples degrés de la sublimation alchimique, explicitée par une double théorie de figures animales tout droit sorties du bestiaire de Basile Valentin : le lion, le griffon, l’aigle et enfin le cygne « … afin que le chant des cygnes puisse être entendu et, de leur adieu, les tons musicaux exprimés » 8.

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Cependant, avec ou sans fronton, le toit en bâtière posé sur des architectures de plus en plus savantes voyait s’affaiblir sa fonction symbolique. Le trou à fumée, porte du ciel, ayant perdu sa raison d’être pratique, il fallait de nouveaux moyens d’attirer et recueillir cette « eau » capable d’entretenir le feu du foyer, tout en écartant les eaux vulgaires utiles seulement aux végétaux. D’où en Chine ce relèvement des pointes de tous les arêtiers, en doigts de main ouverte comme pour quémander, d’où ces dragons qui par-dessus les chaumes, les tuiles ou les bardeaux de bois, du Pacifique à la Norvège, rameutent les esprits aériens. Les acrotères antiques, où l’on retrouve la palme solaire, les serpents ou les sphinx, ne sont pas de nature différente. Ils se mouleront plus tard dans le dessin de la croix, croix grecque transformée en signe rayonnant, puis deviendront fleurons et pinacles foisonnants – pour filer maigrement dans l’acier rouillé des paratonnerres et s’entortiller à la fin dans l’inox des antennes, lorsque le ciel ne sera plus que le véhicule du boniment.

Dès le moment où les fumées furent contraintes de cheminer dans des tuyaux, les souches devinrent l’orgueil des toitures et, vers la Renaissance, on en fit ces monuments sculptés exaltant, comme à Chambord qui est un palais inchauffable, un fastueux poème épique sur le thème du mitron d’ornement. Il est symptomatique que la cheminée, massivement ornée d’emblèmes hiéroglyphiques dans les demeures philosophales, ou coin de feu paysan qui réchauffait en hiver la mémoire poétique des anciennes traditions, si elle était encore le foyer du groupe familial, ne tenait plus qu’un rôle fonctionnel et allégorique. On peut encore occasionnellement voir danser quelque bon diable sur les bûches, mais nul ne saurait entrevoir d’arc-en-ciel dans ce canal de suie, et le Père Noël, ange en détresse, n’y descend qu’avec un merveilleux de pacotille.

Le toit est quelque part au-dessus, parfaitement étanche. Fossile d’un rituel enfoui sous les dalles du confort mécanisé, le feu de bois est devenu, dans le théâtre rustique des habitations secondaires, le substitut dominical du petit écran, l’alibi du citadin honteux. Quant au puisard qui était parfois au centre, supportable, significatif, trou d’ombre où se mirait la porte du ciel, le voici rejeté, éclaté, foisonnant sur les terres et les mers et, vindicatif, polluant le monde entier.

Acrotères et pinacles cependant, par la verve des architectes ayant maîtrisé les matériaux, sont devenus poivrières, clochetons, pagodes, chapeaux pointus qui portent bien haut, isolément ou par bouquets, l’image du mercure philosophique, dragon, coq, globe rayonnant. Bien souvent, le clocher ou le donjon matérialisait le foyer d’une agglomération, comme un autre échelier. Mais la silhouette chantante de toitures fuselées qui allument sur les châteaux, les cathédrales, les cités, un incendie de pierre sublimée, a fini par se diluer dans les brumes plates des combles habitables et des lucarnes en chapelets.

Entre-temps se sont présentés les dômes. Les grandes coupoles ont conservé la clé de lumière à leur faîte et, en fait de bourbier central, celle des Invalides, la plus belle de Paris, présente une solution exemplaire : tout ce qui vaque comme esprit rampant vient déverser dans cette fosse de marbre le trop-plein de ses rêves de rapines. La coupole semble héritée de la hutte la plus primitive, mais elle a dormi longtemps sous les tumulus funéraires ou les grands entassements de pierres sèches des plateaux calcaires. Elle ne put acquérir sa forme hémisphérique de dimensions respectables qu’avec l’apparition de tailleurs de pierre de grande habileté. Tout naturellement, elle évoque la voûte céleste ; cependant, le dôme qui la couvre apparaît comme un monde flottant sur le lit des toitures, ce monde qui est emblème de puissance impériale. C’est pourquoi son architecture s’est développée dans la Rome antique et plus tard, en Europe, lorsque l’Église tint à affirmer son pouvoir temporel.

Byzance en avait pourtant assuré la gloire sur un thème plus inspiré, car le soulèvement pyramidal, en demi-sphères s’étayant mutuellement, de l’église grecque était la reconnaissance avouée de son homologie spirituelle avec le fourneau philosophique. En effet, c’est en construisant des fours que le maçon apprit l’art délicat d’appareiller les claveaux sphériques, et c’est en surveillant des fours que le penseur saisit les lois de la circulation des esprits. Le dôme est alors reconnu, non pas comme l’enflure d’orgueil d’une caste, mais comme le ciel d’une caverne artificielle, coque de l’œuf symbolique où s’accomplit une métamorphose, la revitalisation d’un petit monde.

Comme cet œuf mythique qui, empli de rosée, s’élève tout seul dans l’air, aspiré par les rayons du soleil, on voit le dôme se détacher, sous les climats éblouis de neige des Alpes à la Russie, et se refermer en bulbes ardents à escalader les pinacles. Le bulbe ; réserve de vitalité physique, passant dans le ciel, monde des principes, marque l’aboutissement des sublimations. C’est ce que ne manque pas de souligner fréquemment à son sommet (en Russie) le profil du croissant de lune couché comme une barque pour laisser fuser l’emblème rayonnant prétexté par la croix de fer forgé. Sans nécessité de travestissement, l’étoile se retrouve exactement dans la même situation que cette croix, en Islam où la tradition du dôme byzantin s’est perpétuée… « l’étoile traditionnelle qui sert de guide aux Philosophes et leur indique la naissance du fils du soleil » 9.

La force du mimétisme naturel est si grande que si l’on construit de nos jours encore des dômes, c’est précisément pour les besoins de l’astronomie d’observation. Cependant, leur ouverture est méridienne au lieu d’être polaire et ne promet aucun échange métamorphosant. Nous sommes parvenus au temps où le toit, comme élément spécifique des constructions, est sur le point de disparaitre. Si les fabricants de tuiles font encore d’excellentes affaires, c’est à coup sûr parce que des Intérêts « bien compris » et bien soutenus s’emploient efficacement à maintenir la survivance routinière d’un attachement aveugle à des formes mortes. Les techniques d’aujourd’hui, et à plus forte raison celles de demain, n’ont à faire aucune différence entre les parties horizontales ou verticales des parois, pas plus que les primitifs procédés utilisant les feuillages, la terre glaise ou la pierre sèche. Et il est fort hasardeux de prétendre qu’une tôle emboutie, ou une coque moulée en résine synthétique, sont moins naturelles qu’une plaque de terre estampée, cuite au four continu. Seule la démission générale de l’imagination, perdue avec armes et bagages dans les sables mouvants de la littérature, a pu laisser se développer cette forme de jugement. Il n’y a pas plus de matériaux que de familles « nobles ». Ce qui est ignoble, c’est la manière de les élaborer et de les mettre en œuvre imposée par la finance aux industries. Que l’économie soit « libérale » ou « planifiée », le résultat est à peu près le même : nous vivons sous un toit de facture « traditionnelle » construit par n’importe qui et sans joie. Ce n’est pas notre toit. Ces dermatoses de la terre que sont les villes d’aujourd’hui, purulentes de gratte-ciels, pernicieuses dans leurs quartiers « résidentiels », ne sont pas nos cités.

Dans le cas où l’industrie se déprendrait de ses mégalomanies, rien n’interdirait de réinsérer les nouvelles solutions techniques dans les structures vitales du symbolisme. L’important serait d’avoir les lumières d’une pensée vraiment libre. Dès à présent, le couple bloc technique (chauffage et sanitaire) et bloc énergétique (éolienne et capteur solaire) est concevable comme articulation de base. Les toits sont prêts à tout et plus spécialement à servir de jardins (l’immeuble d’Henri Sauvage, rue Vavin, date de 1913), mais, préférablement, à s’assembler en écailles sur le dos d’un dragon qui s’appellerait Villeneuve-l’Étoile. Son corps transparent comme un grand corail laisserait couler les vents et les fantômes ; son ventre maternel, ample et empli de trésors mémoriaux, entretiendrait le goût et l’idée dans des globes aux entremêlements égarants-spéculaires ; de sa tête haute, aux antennes crève-temps, tomberait doucement la pluie d’or des énergies pondérées, toujours reprise par les fumées rebelles de l’imagination. Il se tiendrait sur une terre de feu.

Paru dans la revue Surréalisme 2, éd. Savelli, dir. Vincent Bounoure, 1977.
Ce texte a également été traduit en espagnol dans la revue La Salamandra, n ° 15-16, en 2006, publication du Groupe surréaliste de Madrid, à qui nous devons cette présente republication en ligne.

Surréalisme

  1. R.-A. Stein, « Architecture et pensée religieuse en Extrême-Orient », dans Arts asiatiques, t. IV – fasc. 3, PUF, Paris, 1957.
  2. Robert Jaulin, La Paix blanche, Seuil, 1970.
  3. Catalogue de l’exposition « Symbolisme cosmique et monuments religieux », musée Guimet, 1953.
  4. « L’habitat au Cameroun », par un groupe d’élèves architectes, Éditions de l’Union française, Paris, 1952.
  5. G. Julien, « Madagascar », dans L’habitation indigène, La Terre et la vie, Paris, 1931.
  6. Marcel Detienne, « La Viande et le sacrifice en Grèce antique », dans La Recherche, no 75, fév. 1977.
  7. Émile Soldi-Colbert de Beaulieu, Le temple et la fleur, Achille Heymann, Paris 1899, page 97.
  8. Basile Valentin, Les douze clefs de la philosophie, Éditions de Minuit, Paris, 1956, page 155.
  9. Fulcanelli, Le mystère des cathédrales, 2e édition, Éditions des Champs-Élysées, Paris, 1957, page 129.

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