La fin du monde, encore

Film et retour sur le non-événement de Bugarach en 2012

Par Alexis Berg

Le 21 décembre 2012, souvenez-vous, l’humanité devait périr, zigouillée par le feu, une vague géante, un truc extra-terrestre. Il y a deux ans donc, il semble admis qu’on a évité le pire. À la fin d’une longue période de terreur simulée, le soulagement s’est montré assez important pour qu’on oublie dès le lendemain cette fumeuse histoire crypto-maya.

Se détourner d’un tel vide aurait pu être assez simple, mais un petit village de l’Aude se tenait au milieu du vide et du récit, au cœur de cette fable. La catastrophe s’étalant partout en ce monde, elle s’est surtout invité dans le seul lieu dont elle avait promis d’être absente. Car une rumeur, hautement médiatisée, avait désigné Bugarach comme l’unique refuge épargné par l’Apocalypse. Ce qui n’est pas vrai est faux : la fin du monde du 21 décembre 2012 n’a pas eu lieu qu’à Bugarach, comme en témoigne ce film, Un moment du faux.

 

À l’époque, rôdant dans les parages, sous les plis du massif des Corbières, je me suis égaré dans un rôle et dans ce village mis sous surveillance militaire, ce village déserté par ses propres habitants et envahi par des centaines de journalistes. On peut rouler de nuit sur les routes devenues des impasses. On peut rester dans l’ombre et regarder les nuages noircir.

« On s’est invité ici comme si les portes étaient ouvertes, ai-je écrit dans un texte pour la revue Z 1, on a capturé le chant du coq, fait parler les bavards ou les arbres. On a filmé les visages avant qu’ils ne se ferment. Il est resté des ombres. On a filmé leurs pas. Puis les ombres se sont filmées entre elles. Chacun était acteur. Tout est devenu image. » Je m’inclus dans ce moment d’hiver sacrifié que j’ai conclu en montant ce film de quarante minutes :

Le feu ne s’est pas éteint, dans le salon de bois, quelque part dans la forêt de Bugarach. L’Allemand au chapeau vit toujours là, épargné par le grand ménage qui a suivi la saleté 2012. Deux ans plus tard, à cause de la cartographie réalisée dans la zone par les hélicos en décembre 2012, de nombreux déserteurs du monde marchand n’ont pas eu sa chance, expulsés des campements illégaux et des abris nomades.

Détruire des cabanes. Voilà donc quel fut le prix alentours d’un « retour à la normale ». Le prix d’une histoire de supérette, vendue en une dans le monde en entier. On le savait, la marque Bugarach avait une date de péremption, un devenir moisi.

Tant qu’il y aura Google, une pancarte éternelle sur la gueule de ce village, il y aura toujours un touriste pour coller la sienne sur une image de plus. Mais tant qu’il y aura ce monde, il y aura des gens pour en vouloir la fin.

 

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Photo : Région de Bugarach, décembre 2014. Alexis Berg

 

  1. « Les lumières mortes de la fin du monde », Alexis Berg, Revue Z, numéro 7, printemps 2013.

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